—Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le sévère industriel.

—Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose d'accomplir d'ici peu d'années,—étant de ceux qui vivent jusqu'à l'Heure Divine...

(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant hors ligne: une vive inquiétude—hélas! elle ne devait point tarder à s'accroître—se peignit dans le coup d'œil méfiant dont il enveloppa, dès lors, son croque-notes favori.)

—Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'Étranger, que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphée, Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse, Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz,—d'autres encore. Ces hommes, figure-toi, sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au gloussement.—Eh bien, mon «âme», à moi (ne te scandalise pas trop, cher frère, de cette expression démodée), mon «âme», disons-nous, rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie NOUVELLE,—pressentie, seulement, par ces hommes,—et dont il se trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.

C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi—que l'on traite, à cette heure, d'insensé—ce qu'elle n'a jamais fait, en vérité, pour aucun de ces précurseurs.

Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre race,—en plein siècle de lumières, pour me servir de ta suggestive expression, mon éternel ami,—seront fiers de réaliser, d'après mon désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis presque, attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes bienfaits.)

L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) QU'AVEC LES CRINCRINS DE MON INSANITÉ!... Toutes ces musiques n'exécuteront pas d'autres chants de gloire que mes ÉLUCUBRATIONS, à l'heure du triomphe! Ce premier «succès» obtenu, je prierai, quelques années après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants, de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus nébuleuses PRODUCTIONS. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant des trentaines d'heures,—quoi?... MA MUSIQUE.—Pour solder les constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques, divers milliers d'auditeurs,—amis, ennemis, qu'importe!—Ils accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers, patries, intérêts financiers—(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne, ineffable ami?),—bravant naufrages, dangers et distances, enfin, pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives, au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,—quoi?... MA MU-SIQUE.

Mon Théâtre, exclusif, s'élèvera, en Europe, sur quelque montagne dominant telle cité que mon caprice, tout en l'enrichissant à jamais, immortalisera!—Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront fraternellement ma montagne.

Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur enthousiasme—qui sera sans exemple dans les fastes de notre espèce—ne nuise à l'intensité de l'impression qu'avant tout doit laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu'à DÉFENDRE D'APPLAUDIR.

Et tous, par déférence pour CETTE musique, ne laisseront éclater qu'à la fin de l'Œuvre toute la plénitude de leur exaltation.—Bon nombre d'entre eux accepteront même d'être, au milieu de ma patrie, les représentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants portés contre leur pays, auront la magnanimité de m'acclamer! Les plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants,—si intéressés d'habitude, et pour cause,—oublieront, cette fois, tous engagements, lucres, feux et bénéfices, pour le seul honneur d'exprimer, gratuitement, quoi?—MA MU-SIQUE.