Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange, qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d'heures passées à mon théâtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'âme agrandie et fortifiée par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous, au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNÉE SUIVANTE.

Et le plus mystérieux, c'est que, devant ces faits accomplis, personne, parmi les tiens, ne trouvera rien d'extraordinaire à tout cela.

Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront, de naissance, MA MUSIQUE, seront acculés jusqu'à se voir contraints de l'applaudir quand même, à peine de passer pour de simples niais malfaisants, c'est-à-dire d'être reconnus, je te dis et jure que MA MUSIQUE résistera même à leur fictive et déshonorante admiration: et qu'alors leur secrète rage, affolée, finira par élever cette musique à la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car il faut que certains peuples ne puissent l'entendre.

Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu d'années, quand la seule exploitation de mon œuvre intellectuelle nourrira, physiquement, sur le globe, des milliers et des milliers d'individus.

Et, pour te dédommager d'avoir eu la complaisance d'en écouter—vainement, d'ailleurs—le prophétique projet, je vais te signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente stalle que tu revendras cher, l'heure venue.

À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui avait écouté, jusque-là, bouche bée, se leva silencieusement, les yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence «amie» sombrant dans la démence? Le généreux Mécène souffrait sincèrement—et c'est à peine si le sentiment de cette indiscutable suprématie qu'exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être, l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc, il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion n'était accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son devoir, hors de la chambre (le cœur gros) et courut, à toutes jambes, requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre, le soir même, vu l'urgence, son malheureux protégé.

Lorsqu'il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes—(car, on doit le constater à sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de services aux intelligences artistiques à force de misère troublées, le Bourgeois sait se dévouer,—outre mesure, même;—et ne regarde alors ni à son temps ni à la dépense!)—lorsque, disons-nous, le noble cœur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.

Des policiers, mal informés sans nul doute—(nous ne mentionnons leur témoignage que pour mémoire)—ont prétendu, au cours de l'enquête, que l'exalté s'était dirigé, tranquillement,—quelques instants après la fugue de son «ami»,—vers la gare de Strasbourg et qu'il avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour l'Allemagne.

Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.

Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre, reçut un mandat de deux cents francs d'un débiteur anonyme) se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé sourire, en quel cabanon d'aliénés les «gens sérieux» de là-bas ont dû renfermer, dès l'arrivée, son pauvre monomane «qui, souvent, l'avait amusé, après tout!—et dont il a oublié le nom».—Il ne regrette pas, ajoute-t-il même, de l'avoir nourri, non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de francs?—peut-être?.. dont il l'obligea de la main à la main.