Je descendis, pour mettre ordre à ma toilette, en cet hôtel de la grand'place dont l'enseigne étonnante me fit rêver: Hôtel de Notre-Dame et du Commerce.

Puis, comme il faisait beau soleil, je me mis en route, mon sac de voyage à la main, pour le monastère,—où j'arrivai midi sonnant.

L'un des frères du portail s'offrit pour remettre à l'Abbé dom Guéranger la lettre qui me présentait à lui. J'entrai sous les arceaux; j'y rencontrai d'autres pèlerins. Je pris rang, sur l'invitation de l'un des Pères. C'était l'heure du déjeuner. L'on traversa les cloîtres.

L'Abbé de Solesmes se tenait debout, une aiguière et un plateau à la main, au seuil du réfectoire. À ses côtés, le prieur, dom Couturier, et l'économe, dom Fontanes, debout aussi, me considéraient, les bras croisés en leurs longues manches noires.

Dom Guéranger me versa de l'eau sur les doigts, en signe d'hospitalité: l'un des frères me tendit une serviette; je m'essuyai. L'on me montra la table des hôtes, située au milieu de la salle—et entourée de celle des religieux—un peu au-dessous de l'estrade où l'Abbé, le prieur et l'économe, seuls, prenaient leurs repas.

Après une prière pour les morts et un Pater noster (dont les deux premiers mots seulement furent prononcés, chacun le devant achever en soi-même), l'on prit place. L'un des Pères monta dans une chaire élevée auprès d'une fenêtre, ouvrit un tome des Bollandistes et se mit à lire, à haute voix, l'existence de sainte Lidwine.

Le repas des bénédictins était plus qu'austère. Un plat de légumes, du pain et de l'eau. Le nôtre me sembla plus recherché. Mais je regardais plutôt mes hôtes que le repas.

Entre les deux autres Pères, dom Guéranger apparaissait comme le pilier d'une abside entre ses deux colonnes. Il portait soixante années d'épreuves, de luttes et de pénitence. Pauvre, à vingt-deux ans, il avait fondé l'abbaye. Son front était haut, plein et pensif. Ses yeux, d'un bleu très pâle, étaient deux lueurs vivantes.

Tout dégageait, en sa personne, l'invincible Foi; sa croix abbatiale brillait sur sa poitrine comme de la lumière. Il n'était point de haute taille, mais quelque chose de mystérieux le grandissait, je m'en souviens, quand il parlait de Notre-Seigneur. Plus tard, lorsqu'il m'honora d'une amitié que la mort n'a pas effacée entre nos âmes, j'ai souvent constaté, dans ses entretiens, un accent de voyance révélant un élu.

Les deux religieux, à sa droite et à sa gauche, possédaient aussi des fronts extraordinaires et des prunelles pénétrées d'un rayonnement intérieur tel, que, depuis, je n'en ai jamais rencontré l'équivalent. Leur regard attestait la permanence du cœur et de l'esprit en l'unique pensée de Dieu.