Bien. Si ces ventres se taisaient, en faisant gras... peut-être n'aurais-je rien à dire. Mais c'est qu'ils parlent, ces ventres! C'est qu'ils se moquent alors, tout haut et bruyamment, du Paradis, perdu pour une pomme! Et qu'ils en font rire les incertains.—Certes, s'ils essayaient de se priver, d'abord, en esprit d'Espérance, d'un morceau de viande le jour en question, peut-être pourraient-ils s'apercevoir que la «légende» n'est pas aussi absurde qu'ils l'affirmaient la veille. Or non seulement, vous dis-je, ils n'essayent rien, sous prétexte que ce serait «trop facile», mais ils prêchent, verre en main, leurs «convictions» aux esprits tièdes qui, bientôt, les imitent;—ce qui conduit ces messieurs et leurs prosélytes à paraître, tour à tour, devant Dieu, sans un fétu dans leur bagage, sinon leur scandale. Encore une fois, je n'aurais pas à les juger, n'était leur propagande! C'est là ce qui me donne le droit et me fait un devoir, à moi, chrétien, d'en être le préservatif dans la mesure de mes forces. Ce n'est pas contre leur conduite privée,—contre leur lâcheté devant leurs instincts,—mais contre leurs contagieuses paroles, que je me bats. Et je me trouve mission d'en paralyser, comme je le puis, l'action dangereuse.

Beau crime, de dégonfler ces ballons en les piquant d'une plume! J'ai la haine sainte que redoutent ces Jocrisses; je l'utilise. Pourquoi pas?

—Vous les prenez à parti avec une violence parfois blessante, mon cher enfant! dit l'Abbé de Solesmes. Avoir beaucoup de charité, cela vaut encore mieux que de faire maigre le vendredi.

—J'enrage, s'écria Louis Veuillot, j'enrage, mon père, lorsque j'entends mes supérieurs en Dieu me recommander la suavité envers ces empoisonneurs d'âmes!—Vous ne les connaissez pas! Toute arme est bonne contre ces souriants gredins. Je suis grossier, dit-on. Si je ne l'étais pas, me comprendraient-ils?... Est-ce que Lacordaire, du haut de la chaire de Notre-Dame, ne s'est pas écrié, en face du Saint-Sacrement, et parlant à l'élite des intelligences catholiques de France: «Quoi! voici qu'ils enseignent à vos enfants, ces libres-penseurs nouveaux, que l'Homme «n'est qu'un tube percé aux deux bouts», et je n'aurais pas le droit, moi, confesseur de Jésus-Christ, d'écraser sous mes pieds cette canaille de doctrine?»

Il me semble qu'il ne faisait point là de fleurs de rhétorique non plus, le bon père Lacordaire. Et Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, ne fut-il pas encore plus rude, un certain jour? Il fut glaçant. Eh bien, c'est le ton qu'il faut prendre avec eux, à tels exemples. Ils savent bien qui ils sont, d'où ils viennent, ce qu'ils font et où ils se plongent. Et j'ajoute qu'ils rôtiront bientôt, selon la promesse même du Seigneur. Comment serais-je onctueux envers ces hommes? Voulez-vous que je dise à Renan, par exemple, à ce vil rat d'église qui vient, la nuit, manger le pain bénit: «—Mon cher Judas, vous avez peut-être avancé, dans vos livres, des choses un peu trop «proditoires?». ..» Allons donc! N'est-ce pas à coups de fouet que Jésus-Christ chassa du Temple ces vendeurs!—Comment les appelait-il?... «Race de vipères!»

Le paysan ne se gante pas pour se saisir d'une trique devant les voleurs. Mon père, je ne suis qu'un paysan, comme le Grand-Ferré, qui tua beaucoup d'Anglais pour la patrie. Laissez-moi, de grâce, continuer ma besogne.

—Saint Benoît nous prescrit la douceur, dit l'Abbé. Vous feriez un bénédictin rebelle.

—Mais un bon dominicain, je crois!... hasardai-je en souriant.

Une cloche, sonnant la prière, interrompit cette causerie,—dont je me suis souvenu, par un radieux midi de printemps, voici, déjà, trois années!—en face du cercueil de ce grand soldat de la foi chrétienne.

LES DÉLICES D'UNE BONNE ŒUVRE