À MONSIEUR HENRY ROUJON
Eleemosyna!
N. T.
Certes, s'il est malaisé d'accomplir le moindre bien, il est encore (l'ayant essayé) plus difficile de se soustraire soi-même au triste ridicule de s'en magnifier quelque peu, bon gré malgré soi, tout au fond de son esprit.
Un heureux destin nous jette, en passant, la chance de donner une petite aumône, oh! si misérable, comparée à ce que nous gaspillons sans motif!—de remplir une millième partie de notre plus strict devoir, alors que cela ne nous coûte aucune privation positive ou appréciable;—cet honneur, immérité, de faire la plus petite aumône, enfin, nous est octroyé,—nous y condescendons presque toujours avec un effort, (si léger qu'il soit)! Et, même alors que notre vanité s'humilie de l'exiguïté de notre don, nous trouvons moyen de nous travestir, en l'offrant, jusqu'à prendre on ne sait quel air compoinct, on ne sait quelle mine apitoyée vraiment à mourir de rire,—et de nous en faire, obscurément, accroire sur notre «mérite»! Et, ceci, alors que—si nous eussions même accompli tout notre devoir—ce serait à nous, au contraire, de remercier le pauvre de nous avoir fourni l'occasion de nous acquitter envers lui!
Bref, nous ne pouvons durant au moins quelques secondes d'attendrissement vague sur nous-mêmes OUBLIER notre don,—et menteur qui le nie! Nous sommes, presque tous, foncièrement, assez frivoles et assez vains pour que la première arrière-pensée qui s'éveille alors en nous, à notre insu, soit de nous dire: «Voici que j'ai donné une monnaie, dix sous, cinq francs,—à ce famélique, à ce mal vêtu (sous-entendu: qui est, par conséquent, mon inférieur!!), hé bien! tout le monde n'est pas aussi GÉNÉREUX que moi.»—Quelle burlesque hypocrisie! quelle honte!—La seule aumône méritant ce grand nom est celle que l'on effectue joyeusement, très vite, sans y songer;—ou, si l'on ne peut s'exempter d'y songer, en demandant humblement pardon à Dieu, le rouge au front, de n'avoir offert qu'un aussi faible acompte.
Car si l'aumône est commise avec ce mondain sentiment qui en extrait, pour nous, une sorte de piédestal où, Stylites anodins, nous nous juchons, en secret, non sans complaisance,—et que, grâce à telle circonstance ambiante, cette aumône tourne brusquement, en—par exemple—quelque farce macabre, il apparaîtra que cette aumône est, en réalité, si peu de chose qu'elle et la farce qui l'aura continuée sembleront, dans l'impression qui ressortira de leur ensemble, le tout naturel revers l'une de l'autre.
À Ville-d'Avray, par un clair soleil d'hiver, sur les quatre heures et demie d'une récente relevée, un brun mendiant, assez bien pris, même, en ses haillons, se tenait debout,—au coin de la grille ouvragée, grande ouverte,—à l'entrée d'une maison de plaisance aux persiennes fermées, dont il semblait l'inconscient factionnaire. La voûte prolongée du porche, derrière lui, aboutissait à des jardins: c'était en l'une des rues—à peu près désertes, à cette heure-là surtout;—les villas étant closes depuis septembre.
La tête, fatiguée de jeûnes, pâlie et profondément triste de ce nécessiteux prenait donc on ne sait quelles inflexions d'inespérance; parfois, avec un soupir dont le souffle lui gonflait les narines comme des voiles, il élevait de grands regards, presque mystiques, vers les nuées du soir,—vers les mouvantes cuivreries solaires que déjà bleutait vaguement le crépuscule.