—Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur.

Ce fut tout, et quelques minutes après, elle parut avoir oublié le terrible incident qui était venu la troubler à cause de l'imprudence qu'elle avait faite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les nuits d'orage.

Quelques jours après, elle changea tout d'un coup sa manière de vivre. Elle passa les journées seule, à cheval, à courir dans les vallées, et ne s'en retournant au palais que le soir.

Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression d'une tranquillité de statue: on eût dit que ce n'était point la fatigue qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'était pas l'orage qui l'avait pâlie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son réveil, les immenses enchaînements d'une pensée unique.

Un jour, elle revint dans la bibliothèque. Elle ouvrit l'un des volumes de magie, et après de longues heures, ayant aligné quelques chiffres sur la marge avec son crayon:—«C'est bien!»—dit-elle à voix basse, et elle ajouta sourdement:—«J'attendrai.»

Les jours et les nuits se passèrent.

Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler. Elle assistait assez volontiers aux soirées et aux bals. Elle y tenait son rang superbe.

Elle causait, sans ennui, de choses et de détails usuels et souriait gracieusement au milieu de réparties enjouées. Certes ses brillantes amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments et leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme en hiver les sons de cloche des hameaux tombent, emportés par les rafales nocturnes et lointaines, dans la désolation de l'espace...

A cette soudaine velléité de distractions, il eût été possible de penser que, défaillante comme les autres devant le Problème, elle avait intérieurement renoncé à franchir le passage. Mais elle avait un double aspect: son regard fixe, son immobilité dans la solitude, et, dans le monde, cette simplicité, cette insoucieuse élégance de paroles, témoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la sorte et que son idée était passée dans la sphère de l'action.

Le génie ne se paye pas d'un découragement, et c'est pour cette raison qu'il est le génie. Il est pareil au soldat frappé dans l'emportement de la mêlée, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue à marcher sur l'ennemi et ne s'arrête qu'au moment où il remarque la mort, c'est-à-dire son devoir terminé.