La pensée de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronché dans les abîmes; il était clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle rapportait la coupe d'or à quelque roi inconnu.—Maintenant, c'était passé!... La lutte était finie; l'ange était vaincu. Les sueurs mortuaires de l'angoisse, la vaste épouvante du désespoir, la sublime extase de la vie éternelle, tout cela formait, au fond de son âme, un sombre amas de souvenirs. Elle était comme un voyageur qui revient des pays inconnus. Son front grave avait la beauté de la nuit: c'était la reine du vertige et des ténèbres. La terre, ses climats et ses races devaient lui apparaître comme sur une toile aux rapides et fantastiques visions. Peut-être avait-elle découvert, au sommet de quelque loi stupéfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-être que l'abstraction, à force de splendeurs, avait pris pour elle les proportions de la suprême poésie.

En toute certitude, une pareille âme ne devait pas être dupe de son ombre, et si elle avait posé quelque point, si elle s'en était tenue à quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas être pour le seul plaisir de suivre des idées au vol qu'elle s'était déterminée à côtoyer, à chaque heure du jour et de la nuit depuis trois années, la folie, le delirium tremens, les fièvres d'hallucination, etc., et tout le cortège de la Pensée.

Elle était parvenue à cette hauteur où les sensations se prolongent intérieurement jusqu'à s'évanouir d'elles-mêmes; c'étaient comme des rapprochements familiers de ses actions présentes avec des souvenirs confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de l'Impersonnel, silencieusement. Ces phénomènes se posaient devant sa pensée comme devant un miroir impassible: une obscurité imprévue pesait sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans efforts, le point où les profondeurs de la vie banale vont s'enchaîner aux rêves d'un monde invisible, de sorte que les détails de chaque jour, devenus définis, avaient une signification lointaine pour son âme.....

Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyagé, comparé, médité sur les lois sociales, appris les détails des grandes causes; à dater du jour où elle avait parlé seule, sa volonté parut avoir pris possession d'une idée fixe. Elle se remit à voir le monde, à le voir d'une manière suivie et calculée: trois années se passèrent, et ces trois ans après, à vingt-sept ans, celui qui eût pénétré dans sa vie intime, eût été surpris d'y reconnaître un côté nouveau et fort singulier.—Une fois, dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se rattacher à des questions peu importantes pour elle, l'avait impliquée au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accepté le rôle le plus difficile et qu'elle avait menée à bien.

Elle en avait profité, par présence d'esprit, pour s'approprier d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine était suffisamment reconnue et définie, elle avait dans sa mémoire une autre fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on eût découvert une chose merveilleuse: c'est que, à force d'habileté pratique, de relations élevées et de science du détail, elle avait fini très rapidement, sans être remarquée, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque tous les hommes de valeur disposant d'une force matérielle en Italie.

Cette puissance cachée s'étendait jusqu'aux États romains. Du fond de son palais, elle exerçait sur les divers actes des gouvernements la suprématie qu'elle s'était acquise en vue d'un but indéfinissable. Elle s'était déterminé à elle-même, sans aucun doute, des résultats à venir,—mais la profondeur en échappait à ses plus subtiles créatures. Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'espérances intéressées étaient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme indifférente ou de portée ordinaire; car, par un trait de dissimulation magistrale, elle parvenait à laisser croire qu'on agissait de soi-même. Elle écrivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres étaient plus compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle.

Elle répétait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui spécifiait clairement et sans ambiguïtés possibles, le sens exact de la réponse; maintenant, 1º si la question n'était point posée dans des termes suffisamment précis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme entre des mains expertes, elle répondait d'une façon vague et brève; 2º si elle jugeait qu'on s'était livré à elle, elle renvoyait purement et simplement la lettre, avec un «oui» ou un «non» au verso, de telle sorte qu'on ne pouvait montrer la réponse sans la demande. Elle restait ainsi toujours libre et sûre d'elle-même. Cette méthode avait ceci de réellement très fort, qu'elle déconcertait les soupçons de ceux qui pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas à cette conséquence:

Elle évitait par là ces divers commentaires auxquels est exposée la conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant qu'à se louer d'elle, on n'était pas pressé d'en faire parade, cela supposant infériorité.

Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les mailles solidement ténues de ce réseau dont elle enveloppait, dans l'obscurité, une bonne partie des arrêts de la politique impériale ou romaine, aboutissaient à son doigt par un suprême anneau qu'elle mouvait de temps à autre.

Bien que, dans ses voyages, elle ne parût qu'à de longs intervalles aux grandes réceptions des nonciatures, aux soirées officielles des consulats ou plutôt des préfectures d'Autriche et aux bals flamboyants des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil dont on l'y acceptât n'eût jamais donné lieu de soupçonner des liens de plus intime déférence que celle due à son rang ou à ses prestiges personnels, elle aurait presque infailliblement prédit le jour où tel décret serait signé par un pontife, un parlement, une reine ou un empereur.