Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d'herbe émaillée où jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme mystérieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins de Circé devaient être pareils.
Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il n'en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes; nuits rares.—La porte intérieure de ces jardins était condamnée; on n'y pouvait descendre que par le balcon de Tullia.
Le personnel occupait l'autre façade, celle qui, située au delà des cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s'était réservé exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins; excepté les jours de réception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du palais; Xoryl suffisait à Fabriana.
Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée.
C'était une fille d'Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans, par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant dans sa voiture, elle l'avait simplement ramenée avec elle en Italie.
Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats et d'existence, Fabriana l'avait veillée elle-même avec mille soins, et si la belle Xoryl n'était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse. On la faisait élever et instruire durant les premières années: jamais la marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou d'impatience:—et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se serait sacrifiée de bon cœur s'il l'eût fallu.
Ce n'était point son amie, ce n'était pas sa servante: c'était sa protégée. A peine avait-elle à s'occuper d'une tâche légère que la douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N'était-ce pas un plaisir de lui être de quelque utilité?... Prédisposée, par les traits de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait le goût de l'isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre, étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d'un narguilhé, comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien que son pays n'eût eu pour son enfance qu'une amère hospitalité, et comme sa pensée, à cause de l'air où respirait Tullia Fabriana, s'était élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans les temps anciens et de la liberté perdue.
Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne.
Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athènes et après un baiser sur le front:
—Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu seras dans ton pays?