Les ameublements étaient rangés exprès d'une certaine manière pour éviter un désordre.
La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur l'asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les parois de l'ouverture; une fois tombé là, c'était fini, Tullia ne tenant pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de haute et basse justice, et l'imprudente éventualité d'un manque de réussite dans ce qu'elle avait résolu d'accomplir (ce qu'elle eût effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir vivants les curieux) elle s'en était remise à la fatalité: «Tu frapperas et tu rempliras comme ceci ma volonté», avait-elle dit à Xoryl un certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guidée, aux lueurs d'un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus; elle l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et attristée, lui avait appris ce qu'elle aurait à faire dans l'occasion. C'était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants... la nuit... une porte masquée... les jardins... l'une des caisses de chaux dont il y avait une grande réserve sous les dalles..., etc., eussent fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient: «Entendre, c'est obéir.» «C'est bien», lui avait dit Tullia Fabriana, non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l'âme de l'enfant, et qui en était revenu satisfait.
Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le meurtre ainsi que l'anéantissement des victimes n'eût pas duré le chant du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à une minute près. L'écho n'en eût même pas pénétré au travers de ces tentures de velours noir brochées d'or, dont les pans étoffés se massaient de chaque côté des portes intérieures. L'exécution terminée, l'enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des tapis, et s'y adapter d'une manière invisible.
D'ailleurs, si le survenant eût paru d'une certaine caste, on pouvait le laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié les fractures occasionnées par sa chute dans l'oubliette, etc. Un accident que personne n'avait le droit d'approfondir répondait à toute question.
A l'autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l'insu général. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout à fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées.
Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s'il ne ce fût agi que d'elle, sans doute n'eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de ce qu'elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants n'ont d'autre joie dans cette vie, à peu d'exceptions près, que d'essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d'outrager indifféremment dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections.
Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit. Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l'anneau du mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C'était fort et clair comme de l'algèbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont totalement prises, c'est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet «qui croit voir quelque chose de louche,» et qui est aux aguets pour profiter d'un oubli, concevait très bien la faiblesse humaine, la pardonnait et lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la victime.
Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de montagne, deux molosses dressés à ce manège, rôdaient sur cette plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel motif, auraient jugé convenable d'y appliquer des échelles. Leurs aboiements eussent prévenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés jusqu'aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et puis, de la fenêtre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les nègres, elle eût démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair. Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d'ébène incrustée d'ornements et d'arabesques précieuses, un miracle de précision, dont la marquise lui avait fait présent!), elle eût immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru.
Le couvert, la coupe et la vaisselle particulières de Fabriana étaient d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très fins, après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de réception. Il n'y avait qu'un seul maître d'hôtel, vieillard fort tranquille et très attaché au palais; il avait servi le duc Fabriano, père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul, avec l'un de ses nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et l'avertissait de tout ce qui venait de l'extérieur. Il dressait le matin et le soir une magnifique table incrustée de lames d'ivoire et de nacre, dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les cuisiniers lui apportaient, l'un après l'autre, ce qu'il fallait, et il avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de bronze, la table s'enlevait d'elle-même sans bruit, dans les rainures; le parquet du salon supérieur s'écartait et laissait passer.
A l'aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait coutume, par surcroît de prudence, d'éprouver l'appétit des deux molosses avant que Tullia se fût mise à table; on le savait, et cela était un avantage de plus.