Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans l'ensemble d'un plan sublime; que chaque détail tire sa valeur de la conception générale et qu'un esprit réellement profond revêt les choses de moindre apparence de leur véritable point de vue. En lisant l'histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs, on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les écoles pour exercer la mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans l'oubli d'un misérable détail que la grande Fatalité[7] va précisément se réfugier tout entière!... Est-il donc possible que les plus intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se troubler, les développements d'une machination formidable, se résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire: «On ne peut pas tout prévoir»?

C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de la grande Fatalité.

Pour elle, comme elle ne s'était asservie à aucune habitude, comme elle avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses poussées même à des proportions effrayantes, se seraient émoussées contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un Sergius.

Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du reste, que comme à une arme de plus;—et l'on sait qu'en Italie, et particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément beaucoup plus d'années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce qu'il paraît, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait pas être défavorable à ses projets.

Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs d'alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme Locusta, dans l'art des préparations qui foudroient, mais sans laisser de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient d'un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues heures à les étudier et en approfondir la puissance.

Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l'aide desquelles la seule émanation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas été difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu'à trois ou quatre sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne laisse pas que d'être essentiellement difficile, à cause des soins et de l'exactitude qu'exige la préparation d'abord, ensuite à cause des précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de trouver deux premières lignes les saisissant dans l'à-propos de leur plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet, bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu'en supposant même, par impossible, la non-réussite de la chose, il aurait été impénétrable de savoir d'où elle venait...

Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage d'importance, écrits d'une manière difficile à lire, nécessitant l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un grand intérêt..., de telle sorte que celui qui écoute soit porté à saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire, pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives...,—nous disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un éventail, un mouchoir.—On se souvient de la dernière partie du moyen âge en Italie.

Il était donc possible d'affirmer que, grâce à sa position exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la mort de presque toutes les têtes couronnées de l'Europe dans le creux de sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour elle l'ombre d'un doute.

Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela conduisait à un profond souterrain.

Ce souterrain n'avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le palais dans toute l'étendue de la façade. Il n'y avait là que des tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa terrifiante extrémité se retrouvait.