Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers moi, du fond de la chambre ; la longueur gonflée, d’un brun verdâtre, tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous ; et, de l’énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues en angle obtus, s’élançait, en s’agitant, une longue langue bifide, pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement, l’éclairer !
D’enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon réveil, j’avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, à moins de deux pieds de mon visage...
A cette soudaine vision, je ressentis une agonie : il me sembla que toute ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la mulâtresse, — par elle, qui avait tout de suite reconnu, dans la nuit, le sifflement ! — me réveilla l’être.
La tête furibonde, en de petites secousses, s’approchait de nous...
Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la chambre ! Et j’ouvris la porte, d’une main que, vraiment, l’égarement faisait tâtonner : l’enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir, redoublait d’efforts et de sifflements horribles ! Je m’élançai, avec elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte sur nous, — pendant qu’un terrifiant bruit d’armoire brisée et s’écroulant, — mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l’animal, se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des meubles, — nous parvenait de l’intérieur.
Nous descendîmes avec la rapidité de l’éclair.
En bas, personne ! salle déserte : porte ouverte sur la falaise.
Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au dehors.
Sur la grève, la mulâtresse, m’oubliant, s’enfuit, en une course éperdue, vers la ville.
La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots luisaient là-bas, m’imaginant que l’effrayant animal roulait ses anneaux le long de la plage, sur mes talons, et allait m’atteindre d’un moment à l’autre.