—Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple? Le mont Cenis?… Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en part, comme un rat,—et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?… Les trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues à crans d'arrêt. Ce n'est plus… naturel, ces montagnes-là!

Il y eut un moment de silence.

—Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune homme, que comptez-vous faire?

—Mais… y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour vivre, faire,—par exemple… de… la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.

A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les regarda tous deux.

—Ah! dit-il; vraiment?… Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?

—Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée» de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir se garder, tout d'abord, d'écrire—ou d'avoir écrit—le moindre beau livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande,—soit à se prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;—et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un œil atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé possible.—Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!—l'on s'appelle l'«Etat»… et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!… Tout cela n'est pas inepte, je trouve: c'est un métier facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas, Daphnis?

—Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter l'écœurement.—Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion» pour enlever la chose,—tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond—et tirez au hasard!—Vous devez avoir la main heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je parie,—celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.—D'ailleurs, m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage,—peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d'en changer.—Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus… naturelles, voyez-vous.

M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces originaux.

—Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.