[7] Voir le docteur Sepp, Vie de Jésus, tome III.
Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas, frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui, élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis, ses frères d'après la coutume juive.—A dater de cette heure-là, saint Jean ne quitta plus la Sainte Mère,—qui, onze heures plus tard, devait devenir la sienne.
Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut «jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines bruines, de glaciales rosées;—Pierre vint aussi parmi eux se chauffer;—ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le regard trouble: la flamme éclairait sa face… Il considérait cette porte fermée.
Et de l'au-delà de cette porte, il entendait—l'on entendait dans l'atrium—les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui… qu'ils accusaient;—les Scribes,—docteurs de la Loi,—ne parlaient, avec des clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette Loi—qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par défiance;—les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute, créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre), imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au sagan Annas, exigeât la libre défense.
Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand silence.—Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!…» et le bruissement des vêtements déchirés[9].
[8] Car il fallait que, cette nuit même, la condamnation fût prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.—Le mois, le jour, l'heure même, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien longtemps?—Le mois?… On peut lire dans le traite du Talmud, Rosch Haschana (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); de même, au mois de nisan, il sera de nouveau délivré.»—Le Jour?… On peut lire dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé Emeck Hamméleck (fol. 141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition précise qui nous enseigne que la Rédemption s'accomplira la veille de la Pâque, à l'entrée du Sabbat.»—L'Heure?… Elle est contenue dans le texte qui précède, puisque c'est le vendredi,—14 de nisan toujours, cette année-là,—que commençait, à partir de notre troisième heure, le sabbat de la Pâque juive.
[9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant son vêtement.—Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il déchira son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la Loi qui les lui conférait.—Il y a, toutefois (au dire des rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements de bas en haut:—et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au texte formel de Moïse.
Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont les lueurs pâlissaient avec le petit jour,—à quelques pas, sous cette porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,—ô candeur de l'homme!—se rendre utile(!!)—en était arrivé, de la dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas cet homme!»
Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, le Coq chanta.
Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de ces trois mots,—s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux cloîtres,—une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser.