—Un coq chanta? dites-vous… s'écrièrent les Juifs, avec des sourires;—ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela! Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de Sion, l'un, vivant, de ces animaux,—surtout la veille de ce jour de la Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers d'holocaustes,—eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se répandant—et pullulant—par les airs, aller altérer les viandes consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche, même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10], comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,—et, cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité!

[10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs.

Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les chrétiens,—et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible vérité des Saints Livres,—l'on fit venir, pour les confondre définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et l'intégrité.

—Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du service de la Maison du Seigneur!… Quoi! l'on n'eût pas trouvé,—dites-vous, de coq vivant dans Jérusalem? Vous vous trompez! Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth, doit avoir voulu parler,—puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas «un» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait jusque dans Jéricho!… Plus sonore que les sabliers, il annonçait les heures du soir avec la ponctualité des étoiles!—Et la fonction de cet oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du Temple et les lévites armés,—dont ses appels dissipèrent souvent la somnolence,—du quadruple moment des rondes de nuit.

C'était l'AVERTISSEUR.

PROPOS D'AU DELA

L'ÉLU DES RÊVES

En novembre 1887, le jeune poète Alexis Dufrêne habitait, depuis peu de jours, un garni de la rue de La Harpe, au cinquième étage d'une très vieille maison devenue logis d'étudiants.

Ce soir-là, pour fêter ses vingt et un ans, il avait réuni, devant un vaste bol de punch, deux ex-compagnons de classes, à peu près de son âge: le peintre J. Bréart et le musicien Eusèbe Nédonchel.

Les cigarettes avaient rendu nébuleux l'air de la chambre, qu'assainissait, toutefois, un bon feu clair. La causerie, assez joyeuse d'abord, s'était aggravée aux approches de minuit. L'on agitait, maintenant, d'abstraites questions d'art, d'«esthétique»; Alexis les écoutait, distraitement, laissant dire, étant persuadé que les artistes qui prennent le pli des théories ne se destinent qu'à vieillir, évités, en balbutiant, pour tout bien, des critiques au moins négligeables. (Il dédaignait, comme chose inutile, même de le dire, attendu qu'il faut de la poussière sur les routes,—bref, qu'au fond, chacun ne fait que ce qu'il doit faire, et ne trouve que ce qu'il a RÉELLEMENT cherché.)