—Ah! c'est vous, jeune homme! articula d'une voix très basse le vieillard à demi expirant et entrecoupant ses paroles:—je vous ai entendu. Là… je reconnais… votre voix. Vous avez parlé—d'un roi, d'un homme d'exil… Moi aussi… je suis un songeur… J'ai passé ma vie en rêves!… Vous m'avez fait du bien, tout à l'heure… Vous m'avez fourni le dernier! Les rêves!… C'est si beau… Mais… en errant par les rues, toutes les nuits, dans une capitale… on trouve parfois… de quoi presque les réaliser!… L'habitude seule fait qu'on dédaigne… cela!—Pourtant… si l'on est sobre, attentif, bon placeur de trouvailles… on devient… riche—avec les années!… Regardez!
Et, d'un pénible effort, du bout de son crochet tranchant, qui sembla rayonner comme un sceptre entre ses phalanges décharnées, il fendit la toile de son grabat.
Des billets, en liasses pressées, des pierreries, des rouleaux d'or apparurent.
A leur vue, il eut, au fond des yeux, comme la brusque flamme d'une lampe qui va s'éteindre.
—Ah! que de fois… au petit matin… rentrant ici… que de fois—en touchant, en palpant ce trésor sur cette lamentable paillasse, j'ai vécu des minutes merveilleuses!… Pouvant incorporer mes rêves, je les possédais comme réels…
La mort oppressait l'effrayant pauvre: il parut se hâter.
—Puisque vous en êtes digne, je vous fais mon héritier. Seulement, ne voyez plus vos deux amis; ils s'appellent du temps perdu.—Maintenant… au revoir!… Il y a là près d'un demi million… Quand vous m'aurez fermé les yeux, prenez cela, mon fils!… et continuez mes rêves!…—Moi,—je… m'éveille.
Un tressaut le secoua; son corps se raidit; il retomba rigide.
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Aujourd'hui le poète Alexis Dufrêne, ayant su quintupler en quelques mois son héritage en opérations financières des plus solides, habite dans l'Inde, en plein Népaul, un château-palais, sis au centre d'une propriété des Mille et une Nuits. Oublieux, même de ses deux amis, il y mène une existence de radjah.