LE CHEVALIER.—Qui pouvait faire mieux?

LE DUC.—Ou pis?

LE CHEVALIER.—Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons après!

LE DUC.—On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.

LE CHEVALIER.—Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le crépuscule!

LE DUC.—Nous avons connu l'aurore et le jour,—et… il se fait tard.

LE CHEVALIER.—Mais vous êtes,—nous sommes chrétiens! L'Espérance est le premier devoir des hommes de foi!…

LE DUC.—Prenez garde.—La foi s'appuie sur… la tradition…

LE CHEVALIER.—Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!—«A quoi juger de l'arbre? A ses fruits.» Or, n'attendant même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'espèce dont son germe serait pénétré,—car il se trouve, par un véritable miracle, que l'espèce est double désormais de cet arbre mystérieux! Sa production future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas l'expérience de leur avenir.—Souvenons-nous attentivement!—Est-ce un simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de France, devenu absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel exemple lui serez-vous?… De quel droit en attendrez-vous le salut? Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve, oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant qu'il en soit besoin?… pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement, nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!… Et que nulle douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais.

LE DUC.—Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace homélie.