Par tout pays, tout citoyen, digne de ce nom, dispose, entre ses travaux et ses repas, d'environ trois heures de loisir par jour. Il comble, à l'ordinaire, ces moments de répit à l'aide d'une petite causerie, digestive et innocente, sur les affaires de sa patrie. Or, s'il ne se passe rien de marquant ni de «grave». sur quoi pourra-t-il fonder sa discussion?—Il s'ennuiera, faute de sujet d'entretien:—et l'ennui des citoyens est fatal presque toujours aux chefs des États. Le bras est près de fonctionner quand la langue est oisive, et, comme il faut remplir les trois heures précitées, le causeur d'hier devient l'émeutier d'aujourd'hui. Voilà le triste secret des révolutions.

Il me paraît donc du devoir de tout bon gouvernement de susciter, le plus souvent possible, des guerres, des épidémies, des craintes, des espérances, des événements de tout genre (heureux ou malheureux, peu importe), des choses, enfin, capables d'alimenter la petite causerie innocente et digestive de chaque citoyen.

Après vingt, trente, quarante années de qui-vive! perpétuel, les rois ont détourné l'attention: ils ont régné tranquillement, se sont bien amusés, et tout le monde est content. Voilà, selon moi, l'une des définitions principales de la haute diplomatie: occuper l'esprit des citoyens, à quelque prix que ce soit, afin d'éviter soi-même toute attention, quand on eut l'honneur de recevoir des mains de Dieu la mission de gouverner les hommes! Et Machiavelli,—mon maître bien-aimé—(je pleure en prononçant ce nom),—n'a jamais trouvé une formule plus nette que celle-là! On conçoit donc mon indifférence pour les événements, les soudainetés politiques et les complications des cabinets de l'Europe; je laisse l'intérêt des controverses qu'ils suscitent à des esprits cariés par une soif natale de perdre le temps.

Je louai donc in petto sir Henry Clifton pour sa réserve et pour sa manière silencieuse de boire.

Sir Henry Clifton était vraiment dans un état plus prononcé que le «gris d'officier»; il possédait la couleur complémentaire, et je vis que le chapitre approchait des expansions sentimentales.

Moi, j'avais tout mon sang-froid, et je guettai ma victime. La nuit était couverte d'étoiles. Le vent nord-ouest fraîchissait et nous poussait doucement: la lanterne rouge du banc de quart illuminait l'écume et la buée d'argent des flots contre le bois du navire. Par instants les hurrahs du punch des officiers nous parvenaient, à travers l'entrepont, mêlés aux immenses bruits de la houle.

Le voyant silencieux, je craignis une question sur mon genre de vie et—peut-être—sur mes travaux!… J'entamai donc la conversation, suivant mes procédés irrésistibles:

—Oui, tenez, dis-je, mon jeune ami! Parbleu! j'ai votre affaire! Dois-je vous l'avouer?—J'y songe depuis que j'ai eu le véritable plaisir de vous serrer la main.—(Ici, je baissai la voix en regardant vaguement devant moi comme un homme qui se parle à lui-même):—C'est là, j'en risquerais la gageure, ce qui vous convient.—Personne capable!—Veuve aventureuse, expérimentée, toutefois!—Une belle femme! —Caractère de seconde main!—Fortune,—oh! fortune des Mille et une Nuits!… C'est le mot.—Oui, ajoutai-je,—(et je levai brusquement les sourcils en fixant des yeux ternes sur son épaulette),—oui, c'est là tout à fait votre affaire.

Après une certaine stupeur—prévue:

—Ah! ah! s'écria sir Henry Clifton, en secouant, par contenance, avec son petit doigt, la cendre de son cigare. Ah! Ah! L'excellent, le malin docteur!—Du diable, si je comprends!