C'étaient deux ou trois ouvrages d'un écrivain prodigieux et qui avait gagné déjà son pesant d'or avec ses livres:—ce qui est, pour moi, comme pour les gens incapables de se repaître de mots, la meilleure des recommandations.
C'est la plume, à coup sûr, la plus féconde de notre beau pays, et, dans les cinq parties du monde, les notabilités des deux sexes se disputent ses produits, quels qu'ils soient.
J'ai oublié son nom: mais le genre de son talent (auquel s'efforcent en vain d'atteindre tous ses confrères), consiste à gazer, adroitement, les situations les plus scabreuses!… A frapper l'imagination du lecteur par un enchaînement de péripéties émouvantes—et logiques!—où les personnages en relief (quoique appartenant aux bas-fonds de la société), élèvent le coeur, nourrissent l'esprit et calment les consciences les plus inutilement scrupuleuses.
Ses héros intéressent principalement en ce qu'ils ne meurent au recto que pour ressusciter au verso. Sur ces pages, que l'oeil parcourt fiévreusement, se projettent à la fois les ombres vénérables d'Orphée, d'Homère, de Virgile et de Dante,—sinon de Chapelain, lui-même,—et, pour me résumer, cet homme, ce moraliste, représente, d'ores et déjà, la pure expression de l'Art moderne dans sa Renaissance et sa Maturité. Aussi est-il goûté de tous. Et moi-même, depuis cette époque d'exil aux îles Chinchas, j'avais hâte de venir poser un pied furtif et incertain sur la terre de France pour m'adonner tout entier à la lecture de ses nouveaux recueils, les feuilles publiques encombrées par son génie ne m'offrant, çà et là, que quelques bribes chues de sa forte plume autorisée.
J'avais pris, également,—(j'allais oublier de le dire)—deux ou trois volumes d'un ancien député français, ex-pair de France,—si je dois en croire ce que m'affirma, très étourdiment, le capitaine,—et les ouvrages d'un conteur américain édité à Richmond, dans la Caroline du Sud.
Je dois l'avouer: la prose du romancier sans second, du Moraliste des îles Chinchas, m'avait, vraiment, rafraîchi le coeur. Ses personnages, solides comme du bois, m'avaient rempli d'intérêt,—souventefois d'émotion,—notamment l'un d'eux, nommé, je crois, Rocambole. Je ne lui ferai qu'un reproche et encore avec la réserve de l'humilité: c'est d'être quelquefois, peut-être, un peu—métaphysique… un peu—comment dirais-je?—un peu trop abstrait…—enfin,—pour dire quelque chose,—un peu trop dans les nuages, comme le sont, malheureusement, tous les poètes.
—Ah! quand viendra-t-il donc un écrivain qui nous dira des choses vraies!—des choses qui arrivent!—des choses que tout le monde sait par coeur! qui courent, ont couru et courront éternellement les rues! des choses SÉRIEUSES, enfin! Celui-là sera digne d'être estimé du Public, puisqu'il sera la Plume-publique.
Quant à l'ancien député, ses «vers», suivant son étonnante expression, m'avaient échauffé la bile. C'était (autant que je puis m'en souvenir) une sorte de pot-pourri de légendes sans suite, et, comme on dit, sans rime ni raison. Il était question, là-dedans, de Mahomet, d'Adam et d'Ève, du Sultan, des régiments de la Suisse et des chevaliers errants: c'était, enfin, le capharnaüm le plus chaotique dont cerveau brûlé ait jamais conçu l'extravagance.
Quelques bons mots, ça et là,—quelques appréciations justes, ne le rendaient, à mes yeux, que plus dangereux pour les esprits faibles. Je ne conçois pas qu'on ait nommé député un pareil individu: ce recueil m'avait donné là, vraiment, une piteuse idée de notre belle langue française.
Parlerai-je de l'Américain?… Celui-là m'avait paru, le gaillard, posséder quelques teintures de rhétorique!… Mais une chose qui m'a frappé c'est le titre de ses oeuvres. Il les appelait, avec une certaine suffisance: «Histoires sans pareilles!» «Contes extraordinaires!…» etc.—J'ai lu toutes ces histoires et je me suis vainement demandé ce qu'il voyait d'extraordinaire dans tout ce qu'il racontait. C'était, en bonne conscience, le dernier mot du banal,—présenté, il est vrai, à la bourgeoise,—mais du banal; et il m'endormit, maintes fois, délicieusement. J'en avais conclu que le titre avait été choisi par l'éditeur pour piquer la curiosité du vulgaire.