—Le fait est, répliquai-je en souriant, que, si j'ose m'exprimer ainsi, la houle va faire une basse «divine» à l'harmonie de nos pensées.
Je m'engouffrai dans le canapé: Mme Lenoir s'appuya contre le balcon, à demi tournée vers la vague; le docteur s'installa dans un fauteuil, en face de moi, plongeant des yeux singulièrement clairs et brillants au plus profond des miens, avec une fixité presque gênante.
—Mon ami, lui dis-je, mon seul, mon vieux compagnon d'armes, j'ai besoin, tout d'abord, du secours de vos lumières sur un point de physiologie qui m'intrigue.
—Parlez, Bonhomet, parlez!… murmura Lenoir, évidemment flatté de ce qu'un homme comme moi lui demandait ses «lumières».
—Voici en deux mots: les officiers de santé, qui desservent les hospices de fous, ont-ils songé à doser, dans des mesures approximatives, le degré de réalité que peuvent avoir les hallucinations de leurs clients?
Par cette question incongrue j'espérais lui faire comprendre le ridicule et le mauvais goût de sa propre question.
—Avant de vous répondre, me dit-il sans s'émouvoir, je serais heureux de connaître ce que vous entendez par ce mot: la Réalité?
—Ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche, répondis-je en souriant de pitié.
—Non,—dit Lenoir; vous savez bien que l'Homme est condamné, par la dérisoire insuffisance de ses organes, à une erreur perpétuelle. Le premier microscope venu suffit pour nous prouver que nos sens nous trompent et que nous ne pouvons pas voir les choses telles qu'elles sont.—Cette nature nous paraît grandiose et «poétique»?… Mais, s'il nous était donné de la considérer sous son véritable aspect, où tout s'entre-dévore, il est probable que nous frémirions plutôt d'horreur que d'enthousiasme.
—Soit!… m'écriai-je: nous savons cela! Mais le réel, pour nous, est relatif, mon ami: tenons-nous-en à ce que nous voyons.