—Alors, répliqua Lenoir, si le réel est, décidément, ce que l'on voit, je ne m'explique pas bien en quoi les hallucinations d'un fou ne méritent pas le titre de réalités.

Je me sentis acculé: mais je suis de ceux qu'on n'accule pas impunément, car la peur me fait rentrer dans le mur.

—C'est ma foi vrai, mon cher Lenoir!… dis-je après un silence.

J'ajoutai avec hypocrisie, pour briser sur toute métaphysique:

—Le mieux est de se mettre à genoux devant le Créateur, sans chercher à pénétrer l'insoluble mystère des choses.

—Cela dépend, dit Lenoir.

—Comment, cela dépend!…

—Je ne demande pas mieux que de me mettre à genoux devant mon Créateur, mais à la condition que ce soit bien devant Lui que je me mette à genoux et non devant l'idée que je m'en fais. Je ne demande précisément que d'adorer Dieu, mais je ne me soucie pas de m'adorer moi-même sous ce nom, à mon insu. Et il est difficile de m'y reconnaître.

—Mais votre conscience!… m'écriai-je.

—Si ma conscience m'a déjà trompé une fois (comme je viens de m'en apercevoir à propos de mes sens), qui m'affirme qu'elle ne me trompe pas encore ici? Quand je pense Dieu, je projette mon esprit devant moi aussi loin que possible, en le parant de toutes les vertus de ma conscience humaine, que je tâche vainement d'infiniser; mais ce n'est jamais que mon esprit, et non Dieu. Je ne sors pas de moi-même. C'est l'histoire de Narcisse. Je voudrais être sûr que c'est bien Dieu auquel je pense quand je prie!… Voilà tout.