—Mais, mon ami, dis-je, un simple chrétien vous demanderait pourquoi l'Humanité aurait attendu jusqu'à vous, six mille ans, avant de connaître la Vérité!… votre vérité!… en supposant que vous l'ayez.
—Je répondrais au chrétien: l'Humanité en a bien attendu quatre mille avant de connaître la vôtre!—La Vérité ne se mesure pas à l'année. Quant à moi, ne faut-il pas que je sois, avant d'être chrétien? Avant d'être chrétien, il faut que je sois homme. Je suis Homme, d'abord: je fais partie de la série humaine; et quand je m'élève par la pensée jusqu'en l'Esprit humain, je suis le point par où l'idée du Polype-Humanité s'exprime à l'un de ses moments; je cesse d'être un moi particulier; je parle au nom de l'espèce qui se représente en moi.—Hors de l'idée générale, je ne serais qu'un fol ayant l'hallucination du ciel et de la terre, et devisant au hasard, comme les autres, en vue de quelque bas intérêt de la vie «pratique».
Je jugeai que le moment était venu d'amener Lenoir à résipiscence et qu'il fallait l'humilier:
—Laissez-moi seulement vous citer Cabanis!… balbutiai-je.
Et je leur exposai le passage où l'illustre officier de santé relate les exemples de personnes mordues par des animaux enragés: loups, chiens, pourceaux et boeufs:—«Ces personnes, affirme-t-il, se cachaient sous les meubles, aboyaient, hurlaient, grognaient, meuglaient et imitaient, par leurs attitudes, les coutumes et les instincts de l'animal qui les avait mordues.»—Vous comprenez, ajoutai-je, que le plus parfait des génies humains ne doit jamais perdre de vue qu'un tel désastre peut lui échoir, et, devant la seule possibilité de cette humiliation, ce n'est qu'avec une réserve extrême et compassée,—et après mûr examen au point de vue général,—qu'on doit exposer ses opinions personnelles. Pour moi, Kant, Schopenhauer, Fichte et le baron de Schelling ne sont que des personnages infectés d'une sorte de virus rabique naturel et qu'on eût dû traiter en conséquence.
Et Hégel, que vous allez me citer, puisque c'est votre maître (ajoutai-je pour humilier Lenoir), ne leur cède en rien sous ce rapport. Quand, d'après la théologie, le Diable, en réponse au: Quis ut Deus? de Michel, poussa son cri: «Non serviam!» (sottise qui fut châtiée par toutes les Vertus célestes, ajoutai-je avec un léger sourire), il nous instruisit à nous défier de toute précipitation enthousiaste.—Et le lycanthrope Nabuchodonosor ne renforça point peu cette leçon symbolique donnée à notre orgueil!—Eh bien! Hégel me fait, l'effet d'être le Nabuchodonosor de la Philosophie, voilà tout!
Et pour achever de troubler le bon docteur, je lui fis étinceler dans les yeux les facettes de mon diamant.
En entendant ce galimatias, Lenoir ouvrait des yeux démesurés, et je jouissais intérieurement de la difficulté qu'il éprouvait à lier le décousu de mes paroles.
—Vous ne prétendez pas inférer, je suppose, murmura-t-il enfin, qu'une maladie quelconque soit notre limite, puisque l'Espèce survit à l'Individu.—Si Cabanis est mordu, l'Esprit-Humain ne relève pas de sa rage: il la constate, l'étudie à titre de phénomène, découvre le remède et passe outre. Que voulez-vous dire?
—Je veux dire, criai-je, que si j'appuie mon pouce sur un lobe du cerveau, si je touche une partie quelconque de la pulpe cérébrale, je paralyse instantanément soit la volonté, soit le discernement, soit la mémoire, soit quelque autre faculté de ce que vous appelez l'âme. D'où je conclus que l'âme n'est qu'une sécrétion du cerveau, un peu de phosphore essentiel, et que l'idéal est une maladie de l'organisme, rien de plus.