Lenoir se mit à rire, tout doucement:
—Alors le problème se réduirait à savoir ce que c'est que le «phosphore» et de quoi se «secrètent» le cerveau, le Soleil, le sens d'examen, la réflexion de l'Univers dans la pensée, et d'où vient la nécessité de l'être de ces «sécrétions» plutôt que de leur néant? Je veux bien: du moment qu'il y a question, le reste m'est indifférent. Entre les physiologistes et les métaphysiciens, le dissentiment ne provient que de la diversité des expressions: la science a ses pays et ses langages, comme une Terre.—Mais que croyez-vous dire en affirmant que vous paralysez les «facultés» de l'âme en touchant les lobes d'un cerveau?… Dites que vous paralysez les appareils, les organes par lesquels ces facultés s'exercent, se révèlent extérieurement, ne dites pas que vous les touchez, encore moins que vous les anéantissez. C'est comme si vous coupiez les jambes d'un homme, en ajoutant: «Je te défie de marcher.» Rien de plus.
—Fortement éloqué! murmurai-je d'un air confondu comme si je n'eusse pas su par coeur, depuis le berceau, toutes ces banalités rebattues et lamentables.—Eh! bien, Lenoir, vos conclusions?
—Je conclus que l'Esprit fait le fonds et la fin de l'Univers. Dans le germe de l'arbre, dans la graine d'une plante, on ne peut dire que l'arbre et la plante sont contenus en petit: il faut donc qu'ils y soient contenus idéalement. L'arbre et la plante futurs, virtuels en leur germe, y sont obscurément pensés. Par l'idée médiatrice de l'Extériorité, qui est comme la trame sur laquelle se brode l'éternel devenir du Cosmos, l'IDÉE se nie elle-même, pour se prouver son être, sous forme de Nature, et je pourrais reconstruire le fait en employant la dialectique hégélienne. L'idée ne croît qu'en se retrouvant en sa négation. Le mouvement contenu dans la croissance des arbres et des brins d'herbe, n'est-il pas le même que celui qui fait osciller et bondir sur eux-mêmes les soleils projetant leurs anneaux au travers des cieux et produisant, ainsi, d'autres soleils? Comme les fruits tombés de l'arbre ou les fleurs des brins d'herbe produisent d'autres fleurs et d'autres arbres, comme le vent emporte dans les prairies et les vallées le pollen végétal, ainsi la vitesse centrifuge disperse dans les abîmes le pollen astral: c'est la germination du monde, que Hégel,—vous le savez,—regardait comme «une plante qui pousse».
CHAPITRE X
FATRAS PHILOSOPHIQUE
Satan est bon logicien.
DANTE.
Le domestique nous apporta le thé.
Claire, avec un doux sourire, que ses lunettes rendaient légèrement sinistre, m'offrit une tasse de la chaude infusion chinoise, sucrée et aromatisée de kirsch, par ses soins prévenants.
—Lenoir, dis-je, en savourant une gorgée de la digestive liqueur,—vous êtes en contradiction, je dois vous en prévenir, avec les théologiens et les physiologistes, en affirmant que l'Idée et la Matière sont une même chose.