—Je n'ai qu'à jeter cette bûche dans le feu, pour l'effacer: voilà votre BUCHE disparue, devenue autre qu'elle-même.—Qu'est-ce qu'une réalité pareille, qui s'efface, qui est et n'est pas à la fois? qui dépend du hasard extérieur? Peut-on bien appeler cela «réalité?»… Allons!—C'est du Devenir, c'est du Possible,—ce n'est pas du Réel; car cela peut être aussi bien que ne pas être. La Réalité est donc autre chose que cette contingence, et nous voilà revenus cette fois, logiquement, à la question posée au début: «Qu'est-ce que la RÉALITÉ?»

—Et moi, murmurai-je, endolori par la dialectique paradoxale du docteur, je soutiens, à l'encontre, que ce qui est solide et pesant n'est pas une simple idée, que diable!

—Faites rentrer l'idée de pesanteur (puisqu'elle vous éblouit) dans l'idée de longueur, par exemple, et vous comprendrez mieux tout cela.

—Dans les mots, c'est possible; mais les faits matériels ne se prêtent pas à ces fusions et à ces confusions avec autant de bonne grâce que les idées.

—Vous plaisantez, n'est-ce pas?… dit Lenoir, après un instant. Comment voulez-vous que le fait puisse démentir une idée logique, puisque l'idée logique est l'essence même du fait?

—Prouvez, alors!—Essayez, essayez d'appliquer physiquement la théorie!

—Mais… il me suffira de faire glisser un poids sur la longueur d'une barre d'acier pour que la longueur de la barre soulève des pesanteurs mille fois supérieures à celle du poids qui glissera sur cette barre. Vous voyez bien que la longueur et la pesanteur rentrent l'une dans l'autre, aussi bien en fait qu'en idée.

—Phraséologie!… grommelai-je avec humeur: c'est spécieux; d'accord.
Mais au fond, ce sont des mots.

—Et avec quoi voulez-vous que je vous réponde? fit Lenoir en souriant.
Avec quoi me questionnez-vous?—Vous niez la valeur du mot mot avec le
MOT lui-même. Est-ce par gestes que vous voulez causer avec moi?… Le
vent souffle, l'instinct hurle, l'idée s'exprime.

—Mon cher Lenoir, m'écriai-je, revenons à la question.—Je puis conclure en affirmant que, comme je ne touche ni ne vois les idées, j'aime encore mieux appeler réelles les choses sensibles. Et toute l'Humanité sera de mon avis.