—Non, dit Lenoir.

—Comment, non! repris-je pour la troisième fois, en regardant avec tristesse le pauvre Hégélien.

—Si les choses sont, si l'Apparaître de l'Univers se produit, ce ne peut être qu'en vertu d'une Nécessité-absolue. Il y a une raison à cela! Eh bien, que cette raison soit l'Idée ou autre chose que l'Idée, c'est bien plutôt de l'être-sensible qu'il faudra douter, puisque tout ce qu'il possède de réalité lui vient nécessairement de cette raison-vive, de cette Loi-créatrice, et que cette raison, cette loi, ne peut être saisie et pénétrée que par l'Esprit.—L'IDÉE est donc la plus haute forme de la Réalité:—et c'est la Réalité même, puisqu'elle participe de la nature des lois suréternelles, et pénètre les éléments des choses. D'où il suit qu'en étudiant simplement les filiations de l'Idée, j'étudierai les lois constitutives des choses, et mon raisonnement COINCIDERA, s'il est strict, avec l'ESSENCE même des choses, puisqu'il impliquera, en contenu, cette NÉCESSITÉ qui fait le fonds des choses.

En un mot, je suis, en tant que pensée, le miroir, la Réflexion, des lois universelles, ou, selon l'expression des théologiens, «je suis FAIT à l'image de Dieu!»—Comprendre, c'est le reflet de créer.

Je me touchai le front d'un doigt significatif, en regardant Mme Lenoir, qui, silencieuse, semblait écouter avec une attention profonde les théories écoeurantes de son pitoyable époux. Je la plaignais, vraiment, d'avoir choisi un pareil énergumène. Je me versai donc une seconde tasse de thé.

—Ah! votre Dieu n'est pas celui des Théologiens, mon pauvre ami,—lui dis-je, le coeur gros.

—Là n'est pas la question! dit Lenoir. Je parle, en ce moment, Philosophie: mais, ne croyant qu'aux Sciences-noires, je n'attribue qu'une importance douteuse,—et, en un mot, toute relative—aux principes que je soutiens en ce moment. Cela posé, voyons ce que disent de Dieu vos théologiens.—Dieu, selon Mallebranche, est le lieu des esprits comme l'espace est celui des corps.—Dieu, selon saint Augustin, est tout entier partout, contenu tout entier nulle part.—Qui niera que Dieu soit corps, bien qu'il soit esprit? dit Tertullien.—Dieu, c'est l'Acte pur, dit saint Thomas.—Dieu, c'est le Père tout-puissant!—dit le symbole de Nicée.—Je ne m'arrêterais pas, si je donnais toutes les soi-disant définitions de l'Être-Inconditionnel, dont la notion est inséparable de l'être! Mais l'Esprit du Monde ne se définit pas de la sorte. Ces lueurs et ces images ne sont que profondes: Le mot de Jacob Boehm, «Dieu est le silence éternel,» ne me convainc pas davantage—et je suis sûr que c'est afin d'essayer de se soustraire à l'arrière-pensée,—afin de combler, pour ainsi dire, désespérément, le côté obscur de cette pensée, que l'abbé Clarke ne prononçait jamais le nom de Dieu sans de grandes démonstrations physiques de Terreur et de Respect.

Hé bien! conclut Lenoir, je ne sais si le Dieu dont mon esprit a conscience diffère essentiellement, en sa notion, de celui des théologiens: je ne sais qu'une chose… c'est que j'ai PEUR de cet absolu Justicier.

Je ne pus m'empêcher de rire à cette dernière saillie.

—Ne craignez rien, Lenoir! lui répondis-je, et surtout à ce sujet!…
N'exagérons rien, ou nous allons heurter le Sens-commun.