J'ai dit que Lenoir était un maniaque de philosophie: mais,—en vérité!—je ne pouvais m'attendre à ce qu'il reprît, comme en bondissant, la discussion, insipide et oiseuse, de tout à l'heure!…

—Ah! çà, mais, s'écria-t-il, il me semble que nous faisons partie de «tout cela,» bon gré, malgré nous!… Dès lors, nous sommes fondés à nous en occuper!—et tout paraît, au contraire, nous témoigner que nous pouvons en découvrir «le fin mot!» Car, enfin, regardez: la dialectique de la Nature est la même que celle de notre cerveau: ses oeuvres sont ses idées: «L'arbre pousse par syllogisme», comme le dit Hégel. Les choses sont des pensées vêtues d'extériorités diverses, et la Nature produit comme nous pensons. Aussitôt que nous retrouvons les rapports d'un phénomène avec notre logique, nous le classons, nous prononçons sur lui ce seul mot: la Science;—et, à dater de ce moment, nous en sommes maîtres.

Il nous est donc permis de compter, quelque peu, sur la valeur de notre
Raison—même en ce qui touche la Solution-suprême du rébus de l'Univers.
Pourquoi pas? Quant à… DIEU… marchons et agissons comme si…
Quelqu'un… devait nous comprendre,—et comme si nous ne devions pas
mourir. C'est encore là ce que j'appelle combattre pour la Justice.

Claire, à ces mots, murmura dans l'angle sombre où elle était:

—Mon ami, le défini d'une telle destinée ne suffit pas à l'idée que nous avons de nous-mêmes,—et, quand j'ai dit, tout à l'heure, que «l'Esprit de l'Homme était sans limites», je sous-entendais, vous le savez, «s'il est éclairé par l'humble et divine Révélation-chrétienne.»

A ces mots, je tressaillis, je l'avoue, la prenant presque au sérieux.

—Je te vois venir, toi!… pensais-je. Voici poindre, à l'horizon, la Tache-originelle et la Vallée de larmes.—Conséquences: en politique, Sacerdoce et Monarchie;—en économie sociale, la Propriété au présent basée sur la Charité au futur;—en Histoire, les Bollandistes,—en Science, Josué.—Sinon, mon très cher frère, je te séquestre, te torture, te tue, et ferai buriner sur ta pierre, par tes partisans: «Ci-gît un martyr.» Système de dessert, à l'usage des dames: connu!

Je saisis donc la balle au bond pour prendre, sur Mme Lenoir, une revanche éclatante des deux ou trois moments que les paradoxes, assez serrés, de Lenoir m'avaient fait passer—et dont mon coeur ulcéré ne pardonnerait jamais l'humiliation.

Je fis donc, moralement, volte-face: je changeai de principe, sans avertir:—c'est-à-dire que—sans lâcher précisément l'idée de Dieu—je me proposai d'en tirer des conséquences d'athée,—afin de parvenir à mon unique but—qui était de brouiller les cartes au point que chacun de nous discutât et criât sans savoir pourquoi.

—Permettez, balbutiai-je, permettez! je crois qu'il y a, ici, tautologie. Ici-bas, madame, nous avançons dans un chemin que nous ne pouvons éviter. Pourquoi ce phénomène se produit-il? Voilà la question. Or, pour l'expliquer, plusieurs ont fait, empiriquement, intervenir l'Intuition (c'est-à-dire l'Induction, à l'insu ou même au su des inspirés). Mais, pour être sur une montagne, il faut avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme, et il n'y a pas d'intuition spontanée. Si la Révélation vient encore enrichir, arbitrairement, le Problème d'une complication nouvelle,—(Ici je me levai en étendant les bras)—il n'y a plus moyen de s'entendre!—C'est à y renoncer! Je veux bien croire qu'un Dieu a créé le monde, mais le moyen d'admettre qu'il s'en occupe, jusqu'à nous «révéler» ses voies par l'intermédiaire de tel ou tel,—alors, surtout, que rien ne le prouve d'une façon péremptoire? Je m'étonne qu'un esprit comme le vôtre se berce encore de pareilles chimères: elles ont fait leur temps.