Lenoir articula ces mots sur un ton qui glaça, définitivement, le sourire sur mes lèvres; et il me sembla, tout à coup, que, pendant notre causerie, la Nuit elle-même s'était approchée et qu'elle allait, à son tour, donner ses arguments et se mêler à la discussion. Le fait est que la simple nuit du dehors, où les souffles froids faisaient claquer leurs lanières sur les vagues, roulait maintenant, sous d'épais nuages, son horreur sans astres. Ce changement d'impressions fut si rapide que je me crus halluciné. Il me parut que nous devenions d'une grande pâleur; les rideaux de la fenêtre remuaient; nous étions sous l'influence de Minuit.

Je sentis alors le mal héréditaire qui est en moi se réveiller au profond de ma nature, et, ne pouvant supporter la vue de l'espace désolé, je me levai précipitamment, et fermai la croisée avec ce tremblement de mauvais présage qui est chez moi l'avant-coureur des angoisses de l'enfer.

Ah! cette maladie! comment cela se fait-il? N'est-ce pas affreux?

Toutefois, je dissimulai de mon mieux l'état de mes sensations, et ce fut d'un air indifférent que je répondis à Lenoir:

—Prétendez-vous inférer par là que vous avez en vous un autre personnage que vous-même, docteur?—Diable! ce serait fort inquiétant, je l'avoue, surtout pour l'état de votre bon sens.

—Mais vous-même, Bonhomet, répliqua Lenoir après un silence et en attachant sur mes yeux ses prunelles étincelantes,—vous-même, pourriez-vous me dire si l'être extérieur, apparent, que vous nous offrez, qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous savez être en vous?

Cette question inattendue me remua la conscience. Je regardai le docteur sans répondre.

—Et, continua-t-il, cet être extérieur, seul accessible et perceptible, n'a-t-il pas toujours en lui son spectateur, son contradicteur, son juge?

—Oui, dis-je, c'est la théorie des anciens: Homo duplex;—où voulez-vous en venir?

—A ceci, que ce compagnon intérieur, cet être occulte, est le seul RÉEL! et que c'est celui-là qui constitue la personnalité. Le corps apparent n'est que le repoussé de l'autre, c'est un voile qui s'épaissit ou s'éclaire selon les degrés de translucidité de qui le regarde, et l'être-occulte ne s'y laisse deviner et reconnaître que par l'expression des traits du masque mortel.—L'organisme, enfin, n'est qu'un prétexte au corps lumineux qui le pénètre! Et l'on ne songerait jamais à son corps,—excepté, peut-être, pour en entretenir la vie,—si l'on était seul.—Remarquez-le: si deux hommes sont liés ensemble par un sentiment quelconque, ils finissent par oublier peu à peu les détails de leur aspect: ils ne se voient plus; ils sont en relation d'une manière plus profonde, et c'est leur être moral qu'ils voient réciproquement; ils savent qui ils sont, sous le simulacre palpable.