—Ceci est spécieux,—murmurai-je, pour dire quelque chose.

—Et c'est ce qui donne la clef de bien des contradictions mystérieuses, ajouta le docteur. Le corps apparent est même si peu le réel que, fort souvent, ce n'est pas un homme qui habite dans la forme humaine.

—Oh! oh!… m'écriai-je, avec une crispation nerveuse, car il me sembla qu'un caïman venait de tressauter en moi.

—Quoi! n'avez-vous jamais vu prédominer le type d'un animal,—de plusieurs animaux quelquefois,—sur une physionomie? Eh bien! observez avec attention les mouvements familiers, les instincts, les tendances de l'individu chez lequel prédominera le type de l'ours, par exemple, ou du tigre, et vous éprouverez l'obscure vision, en lui, d'on ne sait quel être fauve fourvoyé dans une enveloppe étrangère. Croyez-vous qu'il soit beaucoup d'hommes et de femmes, conformes à leur notion, dans l'Humanité terrestre? L'homme n'est qu'un animal divin, différencié des autres par l'Idéal!—Et celui en qui le souci des choses-éternelles n'est pas en éveil sans cesse au fond de sa conscience, celui-là tient encore de l'animal et n'est pas tout à fait sorti des ténèbres: celui-là n'est pas l'HOMME, en réalité, et l'expression de sa physionomie le trahit à chaque instant, malgré sa forme apparente. De même la Femme conforme à sa notion est celle qui, reflétant les espérances sublimes, comme une glace limpide et profonde, élève l'amour et l'espérance au delà de la Mort. Pensez-vous que de tels êtres soient nombreux dans notre espèce? Allons! soyez-en persuadé, les villes sont semblables aux forêts,—et il n'est pas difficile d'y retrouver les bêtes féroces.

—Vous croiriez que la plupart des vivants, interrompis-je…

—Sont engagés encore dans les liens inférieurs de l'Instinct, sont des bêtes invisibles, transfigurées par leur travestissement, si vous voulez,—dit le docteur, en riant d'un rire qui me montra deux rangées de dents à faire honneur aux maxillaires d'un Caraïbe,—mais sont des BÊTES RÉELLES!—Et ajouta-t-il, les traits de leur visage (dans l'expression desquels transparaît l'essence lumineuse de leur véritable organisme) le prouvent surabondamment. De là leur natale haine pour la Pensée! leur soif, inextinguible, organique, foncière, d'abaisser, d'aniaiser, de profaner toute noble et pure tendance! de là leur mépris grotesque de tout art sublime, de toute charité désintéressée, de tout ce qui n'est pas bas et impur—comme leurs préoccupations, leurs actes et leurs oeuvres!—De là leur façon de démontrer la justice de leurs opinions avec des coups et du sang! de là leur impossibilité de comprendre l'Homme véritable, issu de l'En-haut! Oui, vous dis-je, et croyez-le bien, le corps apparent n'est pas le réel; il change d'atomes à chaque instant, il se renouvelle entièrement à chaque révolution de six ou sept mois; il N'EST PAS, à proprement parler. Ce n'est que du devenir dans le Devenir. C'est sa forme, son idée, son unité impalpable qui est, et sur laquelle se superpose son Apparaître. Et l'une des preuves physiques de ceci, c'est que les physionomies se bestialisent ou s'illuminent aux approches de la Mort, d'une manière frappante, pour qui a, dans les prunelles, de quoi regarder!

—Mais, c'est l'Ame, tout bonnement, dont vous voulez parler, mon ami! interrompis-je; et alors… ce serait Homo triplex, qu'il faudrait dire!

Lenoir ne répondit que par un léger haussement d'épaules.

—Et moi, et moi-même, s'écria-t-il tout à coup, tenez! le croiriez-vous jamais? Je sens en moi des instincts dévorateurs! J'éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses!… des haines de Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, comme si j'étais hanté par un cannibale!… Oui, c'est fou, mais c'est ainsi: et je connais bons nombre de docteurs aliénistes qui en pourraient avouer autant d'eux-mêmes, si leur gagne-pain ne les contraignait pas au calme, à la dissimulation et au silence. Et, lorsque je quitte le royaume de l'Esprit, je distingue très bien cette nature infernale, en moi!… C'est la vraie! Et toutes les spéculations métaphysiques me paraissent alors comme une filiation de miroitantes billevesées, incapables non-seulement de me racheter de cette horrible forme intellectuelle, —presque diabolique—mais de me donner un seul instant de stable espérance! C'est pourquoi je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort. C'est pourquoi je ne suis pas tranquille, vous dis-je!… Non, je me connais trop pour l'être jamais!

Une heure sonna. Je me levai; j'étais un peu remis de mon attaque nerveuse; Lenoir ayant, cette fois, été par trop excessif, ayant dépassé en un mot, le but, à force de l'exagérer. Décidément je trouvais de plus en plus ineptes ses lubies superficielles.