Au premier abord, on est tenté de rapprocher moralement les Japonais des Chinois. En réalité, les Japonais possèdent une valeur individuelle et sociale qui les distingue profondément de leurs voisins. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent dans leur comparaison des oppositions directes: ainsi toutes les deux possèdent un caractère dominant, mais contraire. En Chine, le mobile principal des actions est l'intérêt matériel à l'exclusion presque entière des besoins moraux. Au Japon, ce mobile est moral, et si le sentiment d'honneur, qui en est l'expression, prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles besoins de la nature humaine et demeure, pour l'homme qui le possède, un stimulant énergique de progrès véritable. Le rapport des moeurs à l'esprit des institutions présente, chez les deux peuples, les mêmes contrastes, et nous offre un exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et représenter par elles-mêmes une direction sociale. En Chine, les principes de l'organisation sont conformes à notre idéal moderne. Ils sont entièrement démocratiques et autorisent toutes libertés. Malgré cette base, qui devrait être féconde en noble émulation, le peuple chinois est certainement un peuple dégradé. Au Japon, l'organisation sociale n'est démocratique qu'à la base par la liberté donnée à toutes les capacités de conquérir de hautes positions en dehors des avantages de la naissance; mais, dans son expression générale, la société japonaise est aristocratique, et le peuple, gouverné par cette aristocratie, est fier dans ses allures, indépendant dans son courage, noble dans ses aspirations. Ces phénomènes, en désaccord avec nos idées modernes, prouvent simplement l'influence prépondérante des moeurs, et le fait est naturel, car une société se compose d'hommes libres dans leur moralité, et non pas de syllogismes incarnés.

La fierté des moeurs japonaises se traduit dans le privilège de porter deux sabres: le plus court est, en certaines circonstances, une arme de suicide. Il permet à celui qui le porte et qui a mérité la mort, de s'affranchir de la honte, de la violence et de la dégradation qu'entraîne forcément le contact d'un bourreau. Il permet à cette mort, ainsi affranchie et volontairement acceptée comme expiation, d'être un retour vers la dignité humaine, un moment oubliée dans la faute, au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de l'infamie. Cette façon de considérer le suicide le transforme quelquefois en un duel, lorsque la dignité blessée se complique d'un désir de vengeance directement impossible. Si un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et rejette par cet acte sur son adversaire une déclaration de vendetta, dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent passionnément l'exécution. Celle-ci est ordinairement prévenue par la mort volontaire du provocateur.

Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération. C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout dans l'extrême politesse qui préside aux relations. Tout y est soumis à l'observance de règles précises, qu'un Japonais n'oublie jamais et dont le code de la politesse fixe chaque détail. Dans cet ordre, rentre le respect dont sont entourées les femmes au Japon, à côté cependant d'une licence de moeurs qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle.

Les extrêmes se touchent partout; mais, sous ce rapport, le Japon est la terre privilégiée des contrastes. On y voit la réserve et la modestie se confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de la dignité individuelle, la simplicité des moeurs sociales en accord parfait chez les mêmes individus avec le luxe féodal, l'aristocratie en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec tous.

Cette politesse de moeurs se traduit encore par le soin des personnes, la propreté des habitations, le fini artistique des objets d'usage journalier. Dans les villes, les rues sont droites et alignées; dans les campagnes, la culture est soignée comme en des parcs d'agrément; partout les moyens de communication sont faciles.

La fréquence des voyages intérieurs a introduit chez ce peuple une solidarité d'intérêts en opposition avec le régime féodal, qui tend à l'isolement des provinces.

Autrefois, ces intérêts n'avaient qu'une valeur locale; aujourd'hui, ils rayonnent vers l'Europe, lui demandent la satisfaction de besoins nouveaux et provoquent de nouvelles sources d'activité dans une voie réciproquement utile.

Par le nombre et la densité de ses habitants, le Japon offre à l'étranger un vaste débouché pour un grand nombre de ses produits.

Par la richesse du sol et l'industrie des indigènes, ce pays peut nous donner en échange de précieuses marchandises d'exportation vers l'Europe. Tous les renseignements sont unanimes à désigner le Japon comme un pays exceptionnel sous le rapport du nombre et de la richesse de ses mines. Un seul renseignement donnera une idée suffisante de l'abondance et de la facilité d'exploitation de l'or. Avant l'arrivée des étrangers, ce métal valait à l'intérieur quatre fois seulement son poids d'argent, au lieu de quinze fois et demie comme chez nous. Tous les produits des industries extractives sont abondamment représentés au Japon, où la surface du sol est aussi prodigue de trésors que les entrailles de la terre.

L'exportation du thé a déjà pris une importance considérable. La feuille de cet arbuste est, au Japon, d'excellente qualité; mais, comme elle est, dans le pays, employée naturelle, les négociants étrangers, pour satisfaire à la consommation européenne, habituée aux thés préparés de Chine, sont obligés d'expédier d'abord en Chine les thés japonais. Là, ils reçoivent, avant d'arriver en Europe, une préparation particulière. On sait, en effet, que, dans le Céleste Empire, les feuilles sont torréfiées et reçoivent un parfum étranger à l'aide de plusieurs plantes, entre autres par la fleur d'un jasmin sauvage. Les matières premières que peut nous fournir la terre japonaise sont abondantes et variées, mais elles sont trop nombreuses pour recevoir ici une mention spéciale à chacune d'elles.