Au point de vue du luxe et de la curiosité, c'est à l'industrie japonaise qu'il faut faire appel: les porcelaines, les émaux, les laques, les bronzes, les aciers, les broderies, certains tissus de soie, sont autant d'articles dans lesquels les Japonais sont maîtres. Tous ces produits se distinguent par l'excellence des matières, la beauté du travail, l'élégance des formes, l'originalité de la main-d'oeuvre. Ils nous révèlent des dispositions artistiques, qui prendront certainement un développement nouveau au contact de la civilisation européenne.
Sous tous les rapports, les Japonais sauront profiter de l'expérience occidentale; car ils possèdent un ardent désir d'apprendre et une singulière aptitude au progrès qui les séparent de tous les autres Orientaux. Dans ce développement, plusieurs causes faciliteront, ou bien, au contraire, retarderont l'impulsion définitive.
Toutes ces causes peuvent se formuler en une seule: en effet, le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera en raison de la netteté de la politique intérieure; mais cette politique elle-même dépendra de la conduite qu'adopteront à son égard les puissances étrangères.
La ligne précise de cette conduite est naturellement tracée, car, non-seulement il y a équation réelle entre les intérêts de l'Europe et ceux du Japon, mais encore, malgré certaines apparences contradictoires, accord d'impulsion. Nous n'avons rien à sacrifier. Travailler dans le sens le plus large à nos intérêts véritables, ce sera en même temps suivre la route la plus profitable à la civilisation japonaise. Vers ce double but, la voie nous est ouverte, et, loin d'avoir à lutter, nous n'avons qu'à suivre le courant. Ce qui simplifie encore la question, c'est que ce courant est légal, et qu'il renferme la puissance matérielle.
Aujourd'hui, nos relations sont excessivement superficielles: sur trois points seulement ont lieu quelques transactions de marchands à marchands, quelques commandes gouvernementales, quelques conférences officielles, et c'est tout. Pas de société, pas d'action commune, pas d'alliance réelle, pas de travail européen. Or tout cela, nous pouvons le réaliser.
Ce qui, jusqu'à présent, a fait obstacle à cette réalisation, c'est que nous sommes restés dans les errements des premières démarches forcément erronées dans un pays dont on ne connaissait pas la constitution sociale.
Lorsque le commodore Perry se présenta avec son escadre dans la baie de Yédo, il fut mis en rapport avec les autorités locales. Le chef supérieur de ces autorités était le Taïkoune, auquel fut imposé ce traité qui servit d'exemple aux nations européennes. Par ce traité, le Taïkoune disposait de son administration, en ouvrant, non pas quelques ports au Japon qu'il ne gouverne pas, mais bien quelques ports des territoires morcelés confiés à son gouvernement.
De l'anxiété produite par l'illégalité de l'autonomie qu'il avait été forcé de prendre en cette circonstance, le Taïkoune passa à la joie de se voir considéré comme souverain du Japon, et de profiter seul des relations établies. Cette joie fut de courte durée, et les anxiétés revinrent avec les embarras d'une position illégale, qu'il n'avait pas la force de légitimer.
Les étrangers, qui n'étaient pas dans le secret de cette position, voyaient le Taïkoune agir comme un souverain, et en conclurent à la souveraineté du Japon. La méprise n'eût pas été grande, si ce prince eût eu le pouvoir de sauvegarder son rôle vis-à-vis de l'étranger. Malheureusement, tous les actes de son administration montrent qu'il ne possède pas à l'intérieur l'autorité dont il veut conserver l'apparence à l'extérieur, au détriment de son propre pays comme au détriment de l'étranger.
La première atteinte que reçut la croyance en la souveraineté taïkounale fut produite par la révélation de l'existence et de l'action prouvées d'un Mikado, dont on fit cependant prompte justice, en le considérant comme pontife chef de la religion. Comme cela, tout allait encore bien: le Taïkoune était l'empereur temporel du Japon, le Mikado en était l'empereur spirituel.