A toutes ces causes de faiblesse s'ajoute le danger du réveil du Mikado, qui, jusqu'à présent, est resté plongé dans une léthargique fainéantise.

Cet état est d'autant plus grave pour le Taïkoune que ses faiblesses n'ont pas leur correspondance chez les Daïmios. Ces suzerains gouvernent leurs États directement par des agents délégués et résument en eux-mêmes l'unité d'action sur un territoire homogène.

De tous ces faits il résulte que le Taïkoune, qui aurait dû être un guide sérieux de la politique étrangère, ne peut inspirer aujourd'hui qu'une confiance limitée, même dans sa propre sphère, par suite des influences contradictoires qui pèsent sur son administration. C'est ainsi que l'année dernière, l'ambassadeur Ikéda, à son retour à Yédo, fut reconnu coupable de sympathie pour l'étranger, et sa condamnation nous découvre cette nouvelle épée de Damoclès, désormais suspendue sur nos relations avec un agent du Taïkoune.

A cause même de tous ces principes de faiblesse, le Taïkoune veut aujourd'hui monopoliser à son profit l'alliance étrangère; tout en ne lui donnant pas satisfaction, il désire en conserver le privilège.

Pour cela, il nous fait un épouvantail des Daïmios suzerains, qu'il nous montre comme un obstacle à l'exécution des traités, lorsqu'au contraire, tous les plus puissants d'entre eux sont favorables à l'étranger.

Il aurait été si facile au Taïkoune de se fortifier, entouré d'une juste considération, en protégeant dans sa sphère les relations extérieures. Au lieu de cela, c'est lui-même qui fait obstacle à des relations intimes et générales, en s'interposant d'une façon exclusive entre le Japon et l'Europe, tandis que les princes poursuivent, dans la liberté de leur autonomie, d'utiles et d'amicales relations au dehors. Ils achètent les instruments de la science et de l'industrie occidentale. Ils ont des étudiants en Hollande, en Angleterre, et bientôt ils en auront partout. Ils s'instruisent par des missions importantes composées de hauts personnages qui parcourent l'Europe et se montrent en tout aussi réservés qu'intelligents.

Certes, il y a là un fait devant lequel il est impossible de rester indifférent, quand on y voit que la civilisation d'un peuple peut être un moyen d'action sur l'extrême Orient tout entier, et, de plus, la possibilité d'un développement immense pour les intérêts de l'Europe.

Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple jeune et progressif au milieu de la torpeur asiatique; d'un peuple qui veut avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de cet extrême Orient, tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître.

Avec les germes féconds que possèdent les Japonais dans les ressources physiques de leur pays, dans les ressources morales de leur caractère et même de leurs moeurs sociales, ils peuvent conquérir une forme de société qui leur assurera une grande place comme peuple.

Aussi, c'est avec joie que nous saluons l'aurore d'une civilisation nouvelle qui désire se rapprocher de la nôtre pour travailler en commun au progrès des destinées humaines.