Le troisième jour, deux courriers arrivant de Rome à nos belles semblaient devoir prolonger le temps de notre repos; mais Mme Valbouillant, que nous avions initiée aux plaisirs d'arrière-main, nous observa qu'à défaut de la porte cochère on pouvait entrer par le guichet; nous instruisîmes Babet dans le même art et nous la formâmes à ce précieux genre de volupté; mais la tante de Babet la voyant plus alerte, plus spirituelle, moins embarrassée, n'en recevant plus de confidences comme celle des démangeaisons, soupçonna en partie la vérité, et comme elle avait l'entrée libre dans la maison, elle se cacha près du lieu de nos orgies. Là, ses yeux et ses oreilles ne lui laissèrent aucun doute. Elle était née Italienne, partant superstitieuse, poltronne et vindicative. Elle n'osait éclater contre Valbouillant, dont elle connaissait les richesses et craignait le crédit; elle crut qu'elle parviendrait à se venger en s'appuyant du prélat de la ville, auquel elle demanda une audience particulière et qu'elle instruisit de la communauté de nos plaisirs, s'offrant de le rendre témoin oculaire de notre débauche. Son récit mit en rut le papelard et piqua sa curiosité; elle l'introduisit dans un cabinet près de la chambre de Valbouillant, dont une porte vitrée laissait libre passage à ses regards avides.

C'était peu de jours après le rétablissement de la santé de nos belles. Pour mieux célébrer la fête, nous nous étions dépouillés de tous ornements superflus; il faisait chaud, nous étions dans l'état de nos premiers pères dans l'Eden: nos serpents orgueilleux levaient une tête altière, et l'aspect des pommes que nous présentaient nos Eves nous faisait frémir de désir; nous essayâmes mille attitudes diverses, et suspendant le dernier terme de la jouissance, nous fixions les désirs: Babet, renversée sur un lit les jambes croisées sur mes reins, se pâmait voluptueusement en serrant dans son antre brûlant le joyeux bourdon que je poussais et retirais avec une agilité qui hâtait pour elle le moment décisif, tandis que Valbouillant faisait avec sa femme, couchée sur le même lit, une épreuve antiphysique dont il redoublait les délices par le chatouillement d'un doigt obligeant à l'orifice du véritable sanctuaire.

Le prélat crevait dans ses panneaux et la jalouse tante de Babet, le tirant par la manche, lui dit: — Monseigneur, que d'horreurs! — Que de volupté! répondit-il. Nous entendîmes ces exclamations, et la circonstance nous inspirant, nous prîmes de concert, sans nous être consultés, le sage parti de rendre nos témoins nos complices; nos belles saisirent la vieille tante, la renversèrent sur le lit de repos; je me jetai sur elle; aussi brave que Curtius je me précipitai dans ce gouffre pour le salut de la patrie. Le prélat était italien: mon attitude, les deux globes que j'offrais à sa vue, ne lui permirent pas d'hésiter; il se crut Jupiter et je fus Ganymède; et Valbouillant, pour compléter le tableau, lui rendit ce qu'il me prêtait; cependant Babet, voyant sa tante assujettie par le poids de trois corps, de manière à ne pouvoir se refuser à la bonne fortune imprévue qui lui arrivait, se saisit d'une des poignées de verges dont nous étions toujours pourvus, et en chatouilla le post-face de Valbouillant, pendant que sa femme, renversée sur la partie vide du lit, nous découvrant les trésors de sa gorge d'albâtre et l'ivoire de ses cuisses, se prêtait à l'intromission d'un doigt caressant que je glissai à travers l'ébène de son taillis, sans cependant que je quittasse la brèche de l'antique citadelle où j'étais logé. La vieille qui, tout d'abord, voulait me mordre, me dévisager, prit enfin son mal en patience. — Bonté divine! s'écria-t-elle en remuant la charnière, ah! chien… mon doux Jésus… quel dommage que ce soit un péché… — Dis plutôt quel bonheur! criait le prélat, me rendant les mouvements de Valbouillant; va, rien ne vaut le fruit défendu… — Je me damne! reprit la vieille toujours tordant le croupion.— Va toujours, j'ai les cas réservés.

Sur la parole du saint prélat, la vieille se résigne, me serre, s'agite et m'arrache une libation, qu'elle me rend avec usure. L'évêque et Valbouillant arrivent au même instant au comble du plaisir. Mme Valbouillant, qui nous avait précédés, se lève alors, et va avec la jeune Babet féliciter la vieille tante de la bonne fortune inattendue qu'elle venait d'avoir; il y avait trop de témoins du plaisir qu'elle venait de prendre pour qu'elle en pût disconvenir. Elle se prêta donc au baiser que lui donna sa nièce, et borna ses remontrances à lui dire: — Tâche du moins que personne ne s'en doute. — Ne craignez rien, répartis-je, vous voyez comme nous traitons les curieux. — Je ne crois pas, dit le prélat, la méthode sûre pour les corriger.

Dès ce moment la confiance s'étant établie entre nous, la contrainte fut bannie; le prélat fut l'âme de nos orgies: le long séjour qu'il avait fait en Italie lui avait donné une profonde théorie de tous les genres de volupté, et joignant la pratique à ses rares lumières, il nous fit essayer avec succès trente attitudes dignes d'exciter le pinceau des Clinchet et modernes. Valbouillant était dans l'ivresse et sa femme proposa au saint homme de le réconcilier avec les plaisirs naturels. La politesse l'empêcha de refuser; pour le récompenser de sa complaisance, je le socratisai pendant sa besogne, et Babet, couchée sur Valbouillant qui s'était jeté à la renverse sur le lit à sa portée, offrait à son oeil lubrique deux jumelles dont Ganymède aurait été jaloux. La tante, pour ne pas rester oisive, d'une main chatouillait les témoins de Monseigneur, et de l'autre s'escrimait à coups précipités d'une poignée de verges, qui sillonnant le bas de mes reins redoublaient ma vigueur. — Eh bien, dit Valbouillant, à l'instant qu'il touchait à la dernière période de la volupté, que dites-vous de ma femme? — Que dans le Paradis elle enlèverait à Madeleine toutes ses pratiques.

La soirée s'avançait, le prélat se rhabilla et nous ayant comblés de caresses, il retourna à son palais, remerciant la tante de Babet des plaisirs que lui avaient procurés son inquiétude et ses scrupules, et avant de nous quitter, il lui fit présent d'un suppléant qu'une abbesse qu'il protégeait lui avait envoyé pour modèle, le priant d'en faire faire une douzaine pour le service de sa communauté. La bonne tante, après quelques cérémonies, l'accepta et nous lûmes dans ses yeux qu'elle en ferait plus d'usage que de son chapelet. Nous fîmes un léger repas et nous allâmes nous coucher après avoir bien ri de la fortune de la vieille.

Le lendemain, à peine étais-je éveillé, qu'on me remit une lettre du prélat. La voici:

"Sur le compte avantageux qui nous a été rendu, monsieur, de l'application que vous avez montrée pendant vos études, des progrès que vous avez faits dans la philosophie, la physique et la morale, des dispositions que vous avez à devenir profond dans la théologie, nous croyons qu'il est de notre devoir pastoral de retirer de dessous le boisseau une lumière naissante telle que vous, et de la placer sur le chandelier. Pour vous mettre à même de développer et d'accroître vos talents, je vous offre auprès de moi la place de lecteur; je me charge de votre sort jusqu'à ce que quelque bénéfice honnête venant à vaquer soit votre récompense. L'éducation du fils de M. Valbouillant peut être confiée à d'autres mains, et ce serait un larcin fait à l'Eglise que de lui dérober un sujet qui doit faire sa gloire, je ne vous renfermerai pas dans le seul emploi de lecteur; j'ai fort à coeur un ouvrage auquel je me livre avec un zèle ardent; vous serez mon collaborateur. Je crois l'offre trop avantageuse pour que vous la refusiez; vous pourrez toujours continuer vos bons offices à M. et Mme Valbouillant: ce sont des gens estimables dont je chéris les moeurs, et je vous seconderai de tous mes efforts."

L'offre, en effet, m'était avantageuse; mais je regrettais de quitter la bonne Valbouillant, la petite Babet, le père de famille même; ils m'aimaient tant, ils m'avaient procuré des plaisirs si vifs, si variés… J'allai donc leur montrer la lettre, m'en remettant à leur décision pour accepter ou refuser le parti; ils furent aussi affligés que moi; mais refuser à l'évêque dans un pays où les prêtres peuvent tout, était trop dangereux; il fut donc arrêté que je me rendrais auprès de Sa Grandeur et que je ferais mes efforts pour m'échapper souvent et jouir avec eux des plaisirs que je leur avais fait connaître. Je ne répondis donc point à la lettre du prélat; je m'habillai avec soin, et les yeux baissés, le front modeste, je me rendis chez le saint homme. Dès qu'il me vit, d'un air grave il me dit de passer dans son cabinet intérieur; et se hâtant de se débarrasser du promoteur et de l'official qui l'entretenaient de quelques affaires de diocèse, il vint me rejoindre, ayant défendu qu'on l'interrompît avant qu'il sonnât. Dès que nous fûmes seuls, son visage perdit toute sa gravité épiscopale, il m'embrassa avec transport: — Eh bien, mon ami! mon cher Hic et Hec, me dit-il, nous vivrons donc ensemble, n'y consentez-vous pas? — Les désirs de Monseigneur sont des ordres pour moi. — Bon, entrez donc en exercice de vos fonctions de lecteur.

Il me remet la satire de Pétrone, ouverte à l'endroit qui a fourni la jolie scène des amours d'été, me fait prosterner sur une pile de carreaux, et pendant que je lis, réalise avec moi la scène dont il entend le récit; il la pousse jusqu'au dénouement, et prenant ensuite le livre, il se met à ma place et je lui dis que je sais aussi bien attaquer que soutenir l'assaut; nous nous rajustons et nous approchant d'un bureau, sur lequel étaient amoncelés plusieurs casuistes, il me fait asseoir, sonne, et dit au valet de chambre qui arrive, qu'il peut laisser entrer, et pendant que plusieurs personnes, grands vicaires et autres, sont introduites: — Je suis content, me dit-il, comme en continuant une conversation. Vos principes sont les vrais, vous avez approfondi la matière et quelques années de travail encore vous vaudrez Sanchez. Messieurs, poursuivit-il, en s'adressant aux arrivants, voilà un jeune homme qui me donne de grandes espérances, depuis une heure que je l'examine pour m'assurer de ses talents, je ne l'ai pas trouvé un instant en défaut! il pousse un argument avec force, le soutient avec fermeté, et je crois qu'il fera un grand honneur à l'Eglise. Je l'ai pris pour mon lecteur, et, après notre dîner, je lui donnerai les quatre mineurs; quand on trouve des sujets il ne faut pas les faire languir.