Tout le monde me combla d'éloges pour plaire à mon patron; je me couvris du manteau de cette modestie hypocrite qu'on aime à trouver dans un jeune homme, mais dont les gens instruits sont rarement les dupes. En sortant de table, l'évêque me tint parole, je me trouvai sous-diacre, sans avoir fait d'autre séminaire que sur les coussins de Monseigneur et dans le boudoir de Mme Valbouillant.
Le prélat me permit d'aller lui faire part de mon avancement, et me rappelant, il me dit tout bas: — J'irai chez eux quand je serai débarrassé de nos importuns, prévenez-les pour que nous puissions n'être qu'entre nous. Je m'inclinai avec respect et je sortis.
Je fus reçu avec transport par mes amis; Valbouillant et sa femme m'accablaient de questions; j'y répondis de mon mieux et je leur dis par quelle voie j'étais entré dans les ordres, ajoutant que l'évêque viendrait leur dire, dès qu'il serait libre, ce qu'il avait fait pour leur protégé. Babet qui survint me couvrit de baisers et si je m'en étais cru, je n'aurais pas différé à leur marquer ma reconnaissance de la part qu'ils prenaient à mon avancement; mais l'incertitude du moment de l'arrivée du prélat, le désir de lui faire faire une orgie complète, nous firent suspendre nos plaisirs. Il ne se fit pas attendre; alors la porte fut fermée pour tout le monde; on lui fit des remerciements et des reproches (ce qu'il faisait pour moi ne dédommageait pas de ce qu'on perdait à mon absence). Le saint homme promit que je pourrais les voir souvent et qu'il joindrait ses efforts aux miens pour égayer leurs moments.
Après ces premiers propos, on fit venir Babet, qui d'abord s'était retirée par respect, et, profitant de la chaleur du climat, sur l'avis du prélat, nous quittâmes les pompes du luxe, et nous nous mîmes dans l'état où étaient nos premiers parents dans l'Eden avant que la pomme fatale leur eût appris qu'ils étaient sans vêtements. On eût dit, en regardant Mme Valbouillant, que c'était la Volupté sous la livrée de la Fraîcheur; ce qui manquait à la légèreté de sa taille était bien compensé par la finesse de sa peau, la fermeté des chairs, l'appétissant des formes arrondies et le tempérament que ses yeux pétillants et l'humidité de ses lèvres vermeilles annonçaient; pour Babet, l'Albane ou le Boucher l'auraient prise pour la plus jeune des Grâces, sa taille svelte et déliée n'avait pas encore la perfection des formes, mais on voyait que deux ans encore leur donneraient cette rondeur qu'on ne trouve point dans l'extrême jeunesse; des cheveux d'un noir de jais, et tombant par grosses boucles au-dessus de ses mollets, formaient autour d'elle un voile transparent qui rendait encore plus touchants les charmes dont ils couvraient une partie. Le prélat ne put tenir contre ce charmant objet; elle fut la première à recevoir son hommage. — Tâchons, dit alors l'évêque, de remplir par quelque récit amusant l'intervalle que la nature exige entre le plaisir et la renaissance des désirs; je vais vous raconter une aventure qui m'est arrivée quand j'étais au séminaire. — Ecoutons. Et l'on s'assit autour du prélat.
J'avais, dit-il, seize ans; j'étais assez joli, et ma tante, chez qui je passais communément les vacances à sa terre, s'amusait souvent à m'habiller en fille, et faisait prendre mes habits à Faustine, sa fille; elle était de mon âge, avait la taille élancée, et, pour la tournure et les grâces, ressemblait beaucoup à la gentille Babet. Ces travestissements avaient établi entre nous une liberté dont nous ne manquâmes pas de profiter. Faustine avait du tempérament comme Babet; j'étais ardent comme Hic et Hec. Ma tante n'était pas ombrageuse; son directeur la consolait de l'ennui de son veuvage, et quand il venait passer quelques jours au château, nous étions encore plus libres, ma tante désirant jouir dans la retraite des pieuses exhortations du saint homme. Nous allions souvent nous promener en cabriolet, ma cousine et moi, dans les maisons du voisinage: il nous était même permis de découcher quelquefois, le voisinage étant habité par des amis de ma tante. Un jour que le père en Dieu était à la maison, il nous prit fantaisie d'aller nous promener, ma soeur et moi (c'est ainsi que je nommais Faustine); la fontaine de Vaucluse était l'objet de notre curiosité, et nous dîmes à ma tante que nous reviendrions coucher à moitié chemin, chez une vieille parente qu'elle aimait beaucoup. Nous nous arrêtâmes dans un cabaret, à deux lieues de la route, pour déjeuner. Pendant qu'on le préparait, l'idée me prit de troquer d'habits avec Faustine, qui m'avait paru la veille charmante en abbé. — Volontiers, si cela t'amuse, mon frère, me dit-elle; mais je n'ai point ici ma femme de chambre, comment ferons-nous? — Bel embarras, je t'en servirai. — Oui, mais la décence! — Qui est-ce qui le saura? tu ne te méfies pas de moi? — Non, sans doute; mais cependant je ne voudrais pas que tu visses tout à fait… — Comme tu es faite, n'est-ce pas? va, je m'en doute. — Je le crois bien; mais… — Tu te doutes bien comme je suis. — J'en ai quelques idées, mais point de certitude. — Et qui nous empêche de satisfaire notre curiosité? — Mais maman… — Crois-tu qu'elle se gêne avec le révérend père Cazzoni! — Oh! je ne veux pas pénétrer ses secrets. — Nous ne l'instruirons pas non plus des nôtres; allons, quitte tes jupes et ton corset. — Au moins tu seras sage. — Oui, mais je veux tout voir. — Soit, mais tu satisferas aussi ma curiosité? — De toute mon âme; mais tu n'en diras rien? — Non, jamais, ni toi non plus. — Je te le jure!
Et nous voilà à nous déshabiller avec empressement; mon habit était à bas, son fichu et son corset étaient enlevés, nous commençâmes par comparer nos seins. — Ah! Faustine, les deux charmants hémisphères, que ces boutons qui représentent les pôles sont frais et vermeils, que ces veines bleues relèvent l'éclat de cet albâtre sur lequel elles sont tracées, et je serrais ces charmantes fraises entre mes lèvres caressantes. — Finis donc, mon frère; tu me jettes dans un trouble… je ne pourrais pas finir de me déshabiller. J'obéis en la dévorant des yeux. — Mais travaille donc aussi, dit-elle, d'un ton impatient: tu ne fais que me regarder, et je serai déjà toute nue que tu auras encore ta culotte.
Je fis ce qu'elle ordonnait, et j'avais ôté mon caleçon qu'à l'instant ayant enlevé ses jupes, elle se dépouillait de sa chemise; nos yeux se portèrent simultanément vers le point central. — Ah! que c'est joli, m'écriai-je en portant une main avide sur la mousse naissante qui commençait à couvrir le portique du plus joli temple de l'amour! — Ah! que c'est beau, dit-elle en serrant dans sa main l'image brillante du serpent qui tenta notre première mère; comme cela est dur! cela se découvre, et ce qui est au-dessous, à quoi cela sert-il?
Ses attouchements me mettaient dans un état qui ne me permettait pas de lui répondre. Et de mon côté j'examinai l'objet intéressant qu'elle offrait à ma vue; j'avais commencé par fermer la porte au verrou et je la décidai sans peine à se placer sur le lit pour que nous puissions réciproquement continuer notre examen. — Cela, lui dis-je, est destiné par la nature à s'ajuster dans la partie où je tiens mon doigt. — Ah! comme ce doigt me chatouille! regarde. — En effet, veux-tu que j'essaie?… — Dam… je le voudrais bien, mais si maman le savait!
— Et qui le lui dira? ce ne sera pas moi, sûrement. — Eh bien! eh bien! essayons. — Soit, essayons!
Alors, avec toute la gaucherie de l'ignorance et toute l'ardeur de l'amour, nous cherchons à nous mettre en besogne; la crainte de blesser Faustine arrêtait mes efforts dès qu'elle témoignait de la douleur; elle me rappelait, mais toujours la même difficulté se présentait. Enfin, je me souvins qu'au collège mon régent de seconde, voulant badiner avec moi, s'était mis en frais de satire et m'avait appris ce proverbe: Col patenzia et la supa si chiavarebbe una mosca. Je pris un morceau de beurre frais qu'on nous avait apporté avec des radis, et grâce à ce secours, je renouvelai mes efforts. Faustine s'arme de courage, résiste sans fuir; la tête de ma colonne force la barrière; je redouble, le bélier pénètre, la muraille s'entr'ouvre, les désirs escaladent la brèche et s'y logent en arborant le drapeau des plaisirs. Nous trouvions ce jeu si doux que nous avions de la peine à le quitter; mais la crainte que la fille de l'auberge ne nous surprît en apportant ce qu'on nous préparait pour déjeuner, nous força de nous rhabiller.