Je pris la chemise de Faustine, qui s'affubla de la mienne; elle se chargea de ma coiffure, moi de la sienne, et quand on vint nous servir, elle offrait aux yeux un petit abbé, et je paraissais une assez jolie fille. Faustine, pour se conformer à son nouveau costume, prit l'air d'un jeune étourdi, et y réussit mieux que moi quand je voulus prendre l'air de réserve convenable à mon habit. La servante qui porta notre déjeuner avait la gorge ferme, la jambe fine, le bas bien tiré et la jupe courte, comme l'ont d'ordinaire nos jolies Venaissines. Faustine la lutina; Javotte paya d'une tape l'agilité de ses mains. Le nouvel abbé ne se rebuta pas, et levant sa jupe par-derrière, toucha l'endroit sensible. — Qu'est-ce donc? petit fripon, sans le respect que j'ai pour mademoiselle votre soeur, je vous corrigerais de la bonne façon; voyez un peu le beau morveux! — Ah! ne vous gênez pas, repris-je en riant, c'est un petit libertin, je ne prendrai pas sa défense. Alors Javotte vous l'empoigne d'un bras vigoureux, et en un clin d'oeil déboutonne sa culotte, l'abat et lui donne deux bonnes claques, et cherchant ce qui le rendait si insolent, elle jette un cri de surprise en ne trouvant qu'une jolie grotte où elle croyait trouver un rocher sourcilleux. — Ah! pardon, mademoiselle, si j'avais su ce que vous étiez, je n'aurais pas fait la bégueule, et si cela vous amuse, vous êtes la maîtresse. Faustine, pour ne pas la désobliger, consentit à recevoir de bon gré ce qu'elle avait d'abord voulu ravir, et d'un doigt obligeant lui rendit le même bon office qu'elle en recevait.

Pendant qu'elles s'occupaient, je pris la parole et je dis à Javotte que nous étions soeurs et que nous allions voir une de nos parentes dans l'intention de la divertir par ce travestissement, et je lui donnai un écu pour nous garder le secret. — Ah! de bon coeur, dit-elle; mais vous êtes trop jolie pour n'être que spectatrice, et elle voulait passer sa main sous ma jupe. — Non, Javotte, je vous remercie, il y a des empêchements. — Des nouvelles de Rome peut-être? — Précisément. — Qu'importe, j'ai là de l'eau, les mains sont bientôt lavées. — Oh! non, jamais dans cet état… — Vous ne me ressemblez guère, c'est le temps où je suis la plus ardente.

Voyant qu'il n'y avait rien à faire avec moi, elle nous servit. Nous mangeâmes à la hâte et nous partîmes. Nous rîmes fort dans la voiture du succès de la témérité et de l'embarras où m'avaient jeté les offres de Javotte; nous interrompions nos rires par le tendre souvenir des caresses que nous nous étions prodiguées, et des lumières que nous avions acquises. Ces idées m'occupaient trop pour songer au chemin, et une malheureuse ornière où la roue tomba pendant que j'embrassais Faustine, donna une telle secousse qu'une de nos soupentes se rompit. Force nous fut de nous arrêter, un baiser ne pouvait pas rétablir la fracture. Nous ne savions à quel saint nous vouer, et le plus petit sellier du village nous aurait été plus utile que l'intercession de tous les bienheureux des litanies. Nous grommelions entre nos dents, quand nous vîmes se promener, sur la gauche, un châtelain du canton, en perruque ronde, chapeau et souliers gris, une grande canne à la main, surmontée d'un échenilloir; sa mine annonçait près de cinquante ans. Sa moitié, la tête enfouie dans une énorme calèche garnie de ruban coquelicot, s'avançait majestueusement soutenue sur un bambou. Cette dame, majeure depuis dix ans, s'efforçait depuis trois lustres de donner un héritier à l'illustre famille Cornucio, dont son époux était le chef. Mais la Providence se refusant à leurs désirs, n'avait point étouffé dans son âme l'espoir de réussir en s'attachant un collaborateur, quand l'occasion s'en présenterait.

Ce digne couple ayant aperçu notre accident, s'avança pour nous offrir les secours qui dépendaient de lui: nous nous trouvâmes heureux de leur zèle obligeant; leur domestique conduisit au château notre cabriolet délabré, et nous, nous nous joignîmes au couple Cornucio dans leur promenade: la dame s'empara du bras du feint abbé et le mari saisit le mien; à mesure que nous approchions du château, leurs yeux s'animaient, leurs coudes pressaient nos bras sur leurs coeurs; leurs voix devenaient agitées et leurs discours flatteurs. Arrivés au castel on s'occupa de nous loger; ils n'avaient que deux petites chambres à nous donner, l'une attenant à la chambre de madame, l'autre à celle de monsieur; il paraissait tout naturel de loger l'abbé près de celle du mari et la prétendue demoiselle près de la dame, mais d'un commun accord ils en décidèrent autrement, comptant chacun tirer parti du voisinage. J'aurais pu, en changeant le soir de chambre avec Faustine, contenter tout le monde et cacher le mystère de mon travestissement; mais l'idée qu'elle serait dans les bras de ce vieux satyre me révoltait trop; j'aimai mieux attendre l'événement et prendre conseil des circonstances. Cornucio et sa femme nous accablèrent de prévenances toute la soirée, et après le souper qui fut arrosé de très bon vin, ils nous menèrent dans nos chambres. — Soyez bien sage, mon cher petit abbé, dit la dame en embrassant Faustine, il n'y a qu'une mince cloison entre votre lit et le mien, j'entendrai tout; et puis, lui dit-elle à l'oreille, la porte qui nous sépare ne ferme pas. Le mari me fit les mêmes confidences, et m'ajouta qu'il était somnambule, en me serrant fortement la main, puis il se retira. Je ris de sa méprise et je me couchai. Faustine en fit autant dans sa chambre avec laquelle j'étais bien fâché de n'avoir pas communication, car nos chambres étaient aux deux bouts de la maison, il fallait traverser un corridor le long de

l'appartement, de la salle à manger et de celui du maître.

A peine avais-je fermé l'oeil que j'entendis marcher dans ma chambre, et s'avancer près de mon lit; je sentis que j'allais avoir à combattre; je saisis le pot de chambre, dont j'avais fait usage en me couchant, et quand Cornucio voulut ouvrir mon lit pour s'y placer, j'avançai le bras et le coiffai du vase, et, traversant à toutes jambes le corridor, j'arrivai à la porte de Faustine, que j'enfonçai d'un coup de genou; je la trouvai se débattant comme le chaste Joseph avec la femme de Putiphar; elle était si bien enveloppée dans ses couvertures que notre lascive hôtesse n'avait pas découvert son sexe. La dame, à mon abord, parut médusée; je me plaignis amèrement de la violence que son mari avait voulu me faire éprouver, et je grondai mon soi-disant frère de l'impudeur avec laquelle il osait abuser des bontés de notre respectable hôtesse. — Moi, ma soeur, s'écria le faux abbé, le ciel m'est témoin que c'est madame qui voulait. — J'ai cru vous entendre gémir; craignant que vous ne fussiez incommodé, je suis vite accourue pour vous donner les secours qui dépendaient de moi. — Votre mari, madame, ne vous le cède pas en charité; mais je ne désempare pas de la chambre de mon frère, lui seul peut me protéger contre l'impudicité de votre mari. — Couche-toi, ma soeur, me dit Faustine, je me mettrai dans un fauteuil près de ton lit pour te défendre; j'espère que madame y voudra bien consentir, et souffrir que nous reposions jusqu'au point du jour. Alors nous quitterons une maison où l'innocence est si peu respectée.

La dame, après quelques excuses maladroites, sortit et ayant barricadé nos portes, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et nous savourâmes à loisir l'ivresse des plaisirs dont nous avions pris un échantillon dans l'auberge. Le lendemain, à la pointe du jour, ayant repris les habits de notre sexe, nous partîmes sans prendre congé de nos hôtes libidineux, et notre soupente raccommodée nous ramena chez ma tante, où j'achevai de passer voluptueusement la fin des vacances, après avoir assisté aux noces de mon aimable cousine, dont le mari, nerveusement conformé, ne s'aperçut point que j'avais frayé le sentier qu'il parcourut encore avec peine.

Nous avions repris nos forces pendant l'histoire du prélat, et tour à tour pendant la soirée nous nous enivrâmes de tous les plaisirs qu'offrent la nature et la débauche à des gens qui, pleins de vigueur et vides de préjugés, loin de rien refuser à leurs désirs, les irritent par la recherche de toutes les possibilités voluptueuses.

A quelques jours de là, mon prélat, près duquel je remplissais avec zèle les fonctions dont il m'avait chargé, m'avertit que j'avais à me préparer à le suivre à Bédarrides, sa maison de plaisance, à trois lieues d'Avignon, où il allait se reposer pendant une quinzaine des travaux de l'épiscopat; que j'y trouverais sa soeur, femme de qualité de Bénévent, et sa fille, chanoinesse des plus hautaines, mais ayant toutes les grâces de son état. Il me confia que sa soeur, femme de trente-cinq ans, encore belle et fraîche, suivant toutes les apparences, me trouverait à son gré, et qu'il espérait que je l'aiderais à lui faire les honneurs de sa maison; que pour la fille, elle avait la fraîcheur de ses dix-sept ans, le sourcil noir, l'oeil vif, les lèvres humides et les plus heureuses dispositions pour marcher sur les traces de sa mère, mais que la fierté de ses soixante-quatre quartiers l'avait jusqu'alors empêchée de céder, parce qu'elle avait toujours trouvé quelque lacune dans l'arbre généalogique de ses soupirants; quoique l'état de chanoinesse qu'elle avait embrassé, vu son peu de fortune, l'eût fait renoncer au mariage, et que le manuel des solitaires, ou les simulaires usités dans les couvents dussent être son unique consolation. Je la plaignis d'un préjugé si contraire au voeu de la nature, à l'humilité chrétienne. — Je compte sur vous, mon cher Hic et Hec, pour l'en guérir, me dit-il; votre tournure, votre mine séduisante, vos profondes connaissances dans l'art de la volupté, peuvent seules ramener au bercail cette brebis égarée. — Et comment y pourrai-je parvenir? moi, sans nom, sans titres, sans aïeux, le mépris sera le premier sentiment qu'elle éprouvera pour moi. — J'en fais mon affaire, j'ai mon roman tout prêt: c'est un jésuite, missionnaire dans l'Inde, qui, revenant du royaume de Pégu, vous aura ramené de ce pays par l'ordre d'un prince dont vous êtes le fils naturel, pour être élevé dans la religion chrétienne, que son éloquence lui a fait embrasser. — Si cette mystification amuse Monseigneur, je ne saurais qu'obéir. — On t'en devra de reste pour ta complaisance: Laure est faite au tour et n'a contre elle que l'excès de l'orgueil; je te mets à même de l'initier, mais c'est à la même condition que Valbouillant a mise à l'éducation de Babet et que tout sera commun entre nous quand tu l'auras guérie de ses préjugés.

Cela me parut plaisant, et je promis au prélat tout ce qu'il voulut. — Il me vient une idée originale, dit mon évêque; si pour étayer notre ruse, je glissais dans la conversation que tous les princes de sang de Pégu ont sur le corps un signe qui prouve leur origine. — Un signe, et lequel, s'il vous plaît, Monseigneur? — Parbleu! une tête d'éléphant blanc sur le bas-ventre, au-dessous du nombril; le peintre qui vient de faire mon portrait t'en dessinerait bien une là. — Quelle folie! — Je lui ferai naître le désir de voir ce phénomène, et je ne doute pas que la trompe menaçante de l'animal, faisant remarquer sa force et son élasticité, ne parvienne à l'intéresser.