Ainsi dit, ainsi fait. Le peintre, dès le lendemain, se mit à l'ouvrage, et deux jours après, mon ventre offrit la plus belle tête d'éléphant qu'on pût voir, et monseigneur examinant le chef-d'oeuvre du peintre et badinant avec la trompe de l'animal, elle prit sous ses doigts sacrés une consistance qui le ravit. Nous fîmes le soir une visite à Mme Valbouillant; on admira la nouvelle peinture; heureusement elle était à l'huile, sans cela, à l'usage répété que je fis de la trompe, le tableau aurait disparu. La petite Babet, qui n'avait jamais vu de pareils animaux, ne se lassait pas de l'examiner, et trouvait qu'on en pouvait tirer aussi bon parti que du manche du moussoir. La pauvre enfant, peu versée dans les arts, ramenait tout à la nature. Le couple voluptueux, que le prélat instruisit du motif de cette peinture et de la mystification projetée, promit de la seconder et de nous suivre à cet effet à la maison de campagne de Sa Grandeur, qui, depuis son admission à nos orgies, ne pouvait se passer des plaisirs que le libertinage de notre imagination variait sans cesse. Il fut aussi décidé que la gentille Babet serait du voyage; chaque jour développait en elle de nouveaux charmes, ses formes s'arrondissaient, sa gorge se remplissait, et l'usage de la volupté avait donné de la finesse et de l'énergie à ses regards, d'abord incertains et timides. Ses mains, qu'on n'employait plus aux travaux grossiers de sa première jeunesse, avaient gagné de la blancheur; et la finesse de sa peau, l'agilité de ses doigts délicats, lui donnaient plus de grâce à manier le sceptre de l'amour que n'en montrait Hébé à toucher la massue d'Hercule.
Le lendemain, nous partîmes, le saint prélat et moi: sa soeur et sa nièce étaient arrivées deux heures avant nous, nous les trouvâmes dans le salon; la mère couchée sur une ottomane, lisait d'une main un petit in-16 qu'en nous apercevant elle mit dans sa poche, et l'autre main reparut. La jeune chanoinesse, courbée sur un métier, brodait sur un sac à ouvrage le blason de ses armes, avec toutes les alliances écartelées. L'évêque, les ayant embrassées, me présenta comme un prince péguan, que le roi, mon père, nouveau converti, faisait passer en Europe, pour s'instruire dans la foi et dans les arts, qui font la gloire de notre heureuse patrie.
Ce titre de prince du bout du monde et cousin de l'éléphant blanc, prévint en ma faveur l'auguste chanoinesse; mes yeux vifs et pétillants, mes cheveux bruns et fournis firent aussi leur effet sur la mère; l'une me demanda des lumières sur les armoiries de Siam et du Pégu, l'autre sur le costume des Bayadères et sur la forme des chaises longues de l'Inde. J'y satisfis de mon mieux, d'après ce que j'avais lu dans les Voyageurs.
Après le repas, pendant lequel on admira tout ce que je disais, s'étonnant qu'un jeune homme né aux Indes pût s'exprimer avec bon sens et facilité, on put se promener dans un bosquet délicieux près du salon; la commission Magdalani me choisit pour écuyer, et l'évêque prit le bras de la chanoinesse, et lui parla de manière à la prévenir en ma faveur.
La mère, cependant, me questionna sur les moeurs de Pégu, sur la tournure des belles, sur les procédés qu'on y suivait en amour; je l'assurai que les femmes grosses y étaient le plus recherchées (elle l'était); que les hommes ne se permettaient aucune avance vis-à-vis d'elles, de crainte d'être importuns; mais qu'ils répondaient avec transport à celles que les belles leur faisaient. — Comment, si j'étais péguane, si vous me trouviez aimable, vous ne me le diriez pas? — J'aurais trop peur de vous offenser. — Comment donc faut-il que la femme se conduise pour enhardir l'homme pour lequel elle se sent du goût? — Elle le regarde en baisant le bout du doigt de sa main gauche, et le cavalier s'approche avec timidité. — Et la dame alors? — Elle porte la main droite sur son coeur. — Comme cela? — Précisément. — Je fais donc bien? — A ravir. — Et le cavalier? — S'il est seul avec la belle, il se jette à ses genoux, obéit à ses ordres sans oser les prévenir; mais s'il est devant témoins, il feint de ne rien entendre, et gémit les yeux baissés. — Vous les avez à présent? — Exactement de même. — Fort bien. Mon frère, dit-elle à l'évêque qui nous suivait avec sa fille, que je ne vous empêche pas de vous promener, je me sens un peu fatiguée, je vais me reposer sur ce gazon; le prince Hic et Hec achèvera de m'instruire des coutumes de l'Inde, vous nous retrouverez ici ou au salon. — Soit, dit l'homme de Dieu s'éloignant, en souriant, avec sa nièce. — Reprenons notre leçon indienne, dit la signora. N'est-ce pas comme cela? dit-elle en baisant son doigt gauche. — Oui, si j'ai le bonheur de vous plaire. — Ne faut-il pas mettre la main sur mon coeur? — Oui, si vous voulez que j'ose beaucoup. — Voyons. Et elle fait le signe encourageant, en se couchant sur le gazon: je m'y précipite avec elle, mes mains actives éloignent tous les obstacles, et bientôt nous ne faisons qu'un. — Vive la méthode indienne, comme elle abrège les formalités! Et me serrant, me pinçant, me mordant, elle arrive à la période désirée, et se pâme en bénissant Brahmâ, Vishnou et tous les dieux de l'Inde; bientôt revenue à elle: — L'abbé, me dit-elle en me serrant contre son sein, cher abbé! comment les femmes dans l'Inde prouvent-elles qu'elles sont satisfaites? — En recevant avec transport un nouvel hommage. — Presque sans se reposer!… Ah! je retourne avec vous au Pégu, dit-elle en s'arrangeant pour me témoigner sa reconnaissance.
Elle se trouvait bien des moeurs de l'Inde, et je lui parus mieux valoir que le livre qui l'occupait lors de notre arrivée; puis se relevant et rajustant le désordre de sa toilette, elle s'appuya sur mon bras pour retourner au salon. Elle avait été trop occupée des choses solides pour s'être distraite au point d'observer la peinture éléphantine. Elle m'entretint d'un ton plus calme des diverses religions de l'Asie. Je lui parlai de la secte des multiplicantes et de la communauté des plaisirs qu'on voit établie dans les familles de cette caste. — Comment, dit-elle, la mère dans les bras du fils, la fille dans ceux du père!… — Eh! madame, rappelez-vous d'avoir lu quelque part: "Qui doit goûter des fruits d'un arbre, si ce n'est celui qui l'a planté?" — Il est vrai; mais le préjugé! — Tient-il contre la loi du créateur? — En est-il qui permette à un père, à une fille, à un frère, à une soeur?… Fi donc; cela répugne.— A qui donc a-t-il dit: "Croisez et multipliez?" N'est-ce pas à Adam, à Eve, à ses fils, à ses filles? il ne regardait donc pas l'inceste comme un crime, puisqu'alors il le commandait. — Comment? mais en effet. — La volonté du ciel peut-elle être versatile? Ce qui fut un précepte dans un temps, peut-il être forfait dans un autre? Disons plutôt, puisque la nature nous a donné du penchant pour les êtres d'un autre sexe, sans égard à la parenté, que c'est la politique seule, qui, pour faire communiquer entre eux les hommes disposés par la nature à prendre les plaisirs qu'ils avaient sous la main, et qu'ils trouvaient au sein de leur famille, a interdit ces unions rapprochées, pour réunir par le besoin du plaisir des êtres qui sans ce besoin ne se seraient jamais rapprochés; que les législateurs ont prohibé, par des vues humaines, des unions qui tenaient les familles isolées les unes des autres et que l'intérêt des gouvernants, et non le voeu du créateur et de la nature, ont transformé en crimes des penchants naturels et par conséquent innocents. Observez encore que suivant la loi du peuple juif, il était ordonné au frère d'épouser la veuve de son frère, et qu'ainsi la même femme devait passer de frère en frère, tant qu'elle survivrait à son époux, et vous osez faire un crime à présent à un cousin d'amuser sa cousine, si le vicaire du Rédempteur ne lui accorde la dispense à prix d'argent; mais ce Rédempteur n'a-t-il pas dit selon les livres saints: "Je ne suis point venu pour changer la loi, mais pour l'accomplir."
J'étais lancé; et dans l'habitude de disputer sur les bancs, j'aurais passé d'arguments en arguments, si le prélat n'était rentré avec sa nièce, vis-à-vis de laquelle il avait je crois soutenu la même thèse, si j'en juge par le feu de leurs yeux et la rougeur de leur teint plus animé que de coutume. La signora Magdalani s'en aperçut, et n'en osa rien témoigner, la richesse et le crédit de son frère, les secours qu'elle en recevait, la rendaient réservée, et elle savait que l'exemple qu'elle donnait à sa progéniture ne l'autorisait pas à marquer beaucoup de sévérité. — Eh bien! dit le prélat, comment vous trouvez-vous, ma soeur, de l'entretien du prince Hic et Hec? Etes-vous bien instruite des coutumes et des moeurs de l'Inde? — Je suis très satisfaite de ses lumières, il est lucide, précis et d'une philosophie… — C'est un puits d'érudition, et sa morale? — Bizarre, fondée en principes: savez-vous bien qu'il m'affranchit de bien des préjugés. — C'est son fort; mais, voyons lesquels? — Je ne puis, devant ma fille… — Quel enfantillage! elle est d'âge à tout savoir, et je dis plus, il peut être dangereux de ne pas l'éclairer; que de fautes l'ignorance ne fait-elle pas commettre? Une jeune fille à qui on ne cache rien est plus en état de repousser la séduction, et, si elle y cède, du moins elle évite le scandale, qui, je le dis entre nous, est le plus grand mal moral. Qu'importe à la société que je satisfasse mes besoins physiques ou que je m'en prive, pourvu que je ne nuise pas au bonheur d'autrui, que je ne lui enlève pas sa propriété, que je n'altère pas ses jouissances et que je ne lui cause ni chagrin ni douleur? — Mon frère, dit-elle en souriant, diriez-vous cela dans vos homélies? — Oui, quand je parlerais à des gens que je voudrais éclairer; mais en chaire, non, le peuple en masse veut être trompé, l'ignorance aime les prodiges; une religion sans miracles trouverait peu de sanctuaires, et les mystères qui répugnent à la raison entraînent la crédulité du grand nombre; je continuerai à jeter de la poudre aux yeux du peuple; mais je serai loyal et sans scrupule avec mes amis. Laure a dix-sept ans et n'ignore pas sûrement la différence de son sexe et du nôtre; mais les détails lui sont peut-être inconnus, nous nous gênons pour elle, nous affligeons sa curiosité, et peut-être en nous quittant fera-t-elle des questions à sa femme de chambre, qui, moins discrète et moins éclairée, en lui faisant le tableau des plaisirs, ne lui en dépeindra pas les dangers. — Ah! dit Laure, que mon oncle est aimable! — Quand elle voit que nous ne lui cachons rien, elle sera sans dissimulation, nous lirons dans son âme et nous pourrons écarter d'elle les dangers sans en éloigner les plaisirs. Votre désir, je le sais, n'est pas de la marier, elle se soumet à vos vues; mais quand elle renonce à l'hymen, soyez sûre qu'elle ne renonce pas aux dédommagements que se procurent tant de jolies prébendières. Plus de gêne devant elle, tant que nous n'aurons pas d'étrangers; quand il en viendra de suspects, remettons vite le masque de la réserve.
La signora Magdalani, regardant sa fille d'un oeil caressant: — Allons, je me rends, puisque mon frère le veut; mais, mon coeur, dit-elle en la baisant au front, ne perds pas l'usage de rougir. Rien ne fait plus d'honneur aux filles et surtout aux mères. — Allons, ma soeur, c'est convenu; mais voyons sur quoi roulait la conversation avec Hic et Hec. La signora lui répéta ce que je lui avais dit sur la secte des multiplicantes et sur l'inceste. — Eh bien! ma soeur, n'est-ce pas précisément ce que je vous disais quand vous étiez si fâchée pour quelques espiègleries, qui pourtant vous avaient fait grand plaisir. — Oh! mon frère, devriez-vous dire cela devant ma fille encore. — Ah! maman, je m'en doutais, quoique sans oser vous en parler.
Je ne pus me retenir à cette naïveté, et saisissant sa main, je la baisai avec transport. La petite rougit. La maman me jeta un regard sévère, qui ne m'en imposa pas. L'évêque, d'un ton tranchant, termina la dispute en disant:— Fi donc, ma soeur, allez-vous y mettre de l'humeur, il est temps que la petite goûte sa part de nos plaisirs; l'abbé est approchant de son âge. — Mais, mon frère… Songez-vous? — Je sais qu'il prendra toutes les précautions nécessaires pour prévenir l'arrivée des petits indiscrets. — Mais, mon oncle… — Vas-tu me montrer quelques doutes sur l'ancienneté de sa généalogie?… Rassure-toi, tes soixante-quatre quartiers doivent se trouver honorés de se joindre au cousin de l'éléphant blanc. — Si du moins je voyais son blason. — Rien n'est plus facile; les princes de la maison royale de Pégu le portent toujours sur eux. — Ah! voyons-le donc. — Allons, Hic et Hec, faites vos preuves.
Le baiser que j'avais collé sur la jolie main de la chanoinesse m'avait mis en état de paraître avec gloire. Au mouvement que ma main fit pour mettre en liberté la trompe d'éléphant: — Quelle indécence! s'écria la mère. — Regardez son cachet, répondit l'évêque, c'est une tête d'éléphant. J'exhibais cependant mes armoiries. — Comment, dit la signora, je ne m'en étais pas aperçue. — Ah! ma soeur, vous avez déjà fourragé dans ce canton? Elle rougit en marmottant: — Que je suis étourdie. — Eh bien! considérez plus à votre aise, et vous, ma nièce, vîtes-vous jamais de plus belles armoiries? La mère, surprise, convint que cela était merveilleux, et la jeune Laure interdite et d'une voix syncopée par le désir: — Cela est beau… le superbe écusson… — Allons, prince, initiez cette vierge; pendant que vous lui ferez chanter son premier hymne à l'amour, nous battrons la mesure sa mère et moi.