— Laure, je l'ai soupçonné dès les premiers instants; ses yeux, son teint deviennent plus animés quand il est près de toi; son air quelquefois embarrassé et toutes ses démarches le décèlent. Eh bien! ma fille, avec cette connaissance de son amour pour toi, que ressens-tu pour lui?

Je ne m'étais pas encore consultée, ma chère Eugénie, je n'avais pas fouillé dans les replis de mon âme et, croyant n'avoir pour Vernol que ce sentiment qu'on nomme amitié, je lui en parlai sur ce ton. Mais un service de mon père, en me demandant si c'était là tout, suffit pour me faire rentrer en moi, et je reconnus bientôt, en y réfléchissant, que la présence de Vernol m'animait, et que lorsqu'il n'était pas avec sa soeur il me manquait quelque chose; car, sans y faire attention, je demandais à Rose avec une sorte d'empressement ce que son frère était devenu. Je ne pouvais concevoir comment je m'étais éprise d'un tel caprice avec lequel mon coeur était si peu d'accord. Sa figure, il est vrai, me charmait; sa douceur et ses soins en augmentaient les attraits.

A l'air de mon père, il était aisé de juger qu'il avait découvert en moi ce que je n'osais presque encore m'avouer à moi-même; il fut quelque temps sans m'en parler. Je l'aimais toujours autant, et plus, s'il était possible, que je n'avais jamais fait; mon empressement et mon goût pour lui ne diminuaient point; enfant de la nature et de la vérité, je n'y mettais ni politique ni dissimulation. On prétend que nous sommes naturellement fausses; je crois que cette fausseté est d'acquisition, et selon l'éducation reçue. Enfin, je me sentais capable de tout sacrifier pour ce cher et tendre père, et je pris une résolution intérieure d'éviter les poursuites et les soins de ce beau garçon. Je n'avais pu concevoir l'accord des sensations et de la fantaisie que j'éprouvais pour Vernol avec les sentiments de mon coeur pour ce tendre papa; mais la disposition où je me trouvais me fit connaître par la suite la différence des mouvements qui m'agitaient. Tu concevras difficilement, chère Eugénie, cette différence; il faut l'avoir sentie pour la connaître: bien des hommes pourraient t'apprendre à faire la distinction qui s'y trouve. Mon père voulut la juger en moi, et s'en assura en me mettant à une épreuve à laquelle je ne m'attendais nullement:

— Laure, quelques-uns de vos amis actuels me font de la peine; je désirerais que vous ne voyiez plus Rose ni son frère.

Je ne balançai pas un instant, et, me jetant à son cou, le serrant, le pressant contre mon sein:

— J'y consens bien volontiers, cher papa, je te conjure même de quitter cette demeure, ou que tu me mènes à la campagne: je ne serai plus dans le cas de me trouver avec eux. Partons dès demain, je serai bientôt prête.

En effet, je courus préparer mon trousseau. J'y étais occupée lorsqu'il me rappela. Il me prit sur ses genoux et me dit en m'embrassant:

— Chère Laurette, je suis content de ta tendresse et de ton affection; tes yeux secs me disent que c'est sans peine que tu veux me faire un sacrifice. Avoue-le-moi, je t'y engage; ouvre-moi ton coeur car, sans doute, ce n'est pas la crainte qui est le principe de ta résolution; tu n'as pas lieu d'en avoir avec moi.

Toujours vrair, toujours sincère, je ne cherchai point à déguiser:

— Non, très assurément, cher papa, depuis longtemps la crainte vis-à-vis de toi n'est plus entrée dans mon âme; le sentiment seul me guide. Je conviens que Vernol a fait naître dans mon imagination une illusion, un caprice dont je ne puis me rendre compte; mais mon coeur, qui est plein de toi, n'est pas un moment indécis entre vous deux; je ne veux plus le voir.