— Eh bien! j'y consens, et, puisque j'en ai fait part à Laurette, je ne risque plus rien. Les plaisirs dont nous venons de jouir ensemble me donnent lieu d'être persuadée que vous le sauriez d'elle; ma confiance s'établit sur celle que vous me montrez et se rapporte à mes désirs. Il vaut donc mieux que je vous le répète moi-même.
HISTOIRE DE ROSE
J'avais dix ans quand ma mère m'envoya chez une soeur qu'elle avait en province, où je passai plus de six mois. Elle n'avait qu'une fille qui avait au moins six ans au-dessus de moi. Jusqu'à ce moment, toujours retirée chez ma mère dont la dévotion ne permettait à personne d'approcher de nous, mes frères au collège, j'étais toujours seule, ou à l'église avec ma mère; je ne me connaissais pas encore, mais je m'ennuyais beaucoup. J'aimais bien mieux être aux églises que rester au logis car, quoiqu'elle se mît très souvent dans les coins les plus retirés, j'apercevais au moins, à la dérobée, quelque figure humaine qui attachait mes regards. Il y avait longtemps que ma mère promettait à ma tante, qui me demandait, de m'envoyer chez elle: je le désirais avec d'autant plus d'impatience que je savais qu'elle ne ressemblait pas à ma mère. Une occasion survint qui l'y détermina. Mon frère aîné était menacé de la petite vérole, elle me fit partir au plus tôt. Ma tante et ma cousine me reçurent avec mille démonstrations d'amitié. Dans les premières caresses, Isabelle demanda que je couchasse avec elle. Je ne sais si elle ne s'en repentit pas bientôt par la contrainte que cet arrangement lui donna dans les premiers temps. Cependant, le soir avant de nous endormir, elle m'embrassait, et le matin je lui rendais ses caresses.
Les quinze premiers jours passés, sa contrainte me parut diminuer, et le soir elle retroussait nos chemises pour appuyer ses fesses contre les miennes et me donner le baiser des quatre soeurs.
Une nuit, entre autres, que je ne pus pas m'endormir aussitôt qu'à l'ordinaire et qu'elle me croyait très enfoncée dans le sommeil, je sentis qu'elle remuait le bras avec un petit mouvement; sa main gauche était sur le haut de ma cuisse; je l'entendis qui haletait et poussait une respiration entrecoupée; elle remuait doucement le derrière; enfin, elle fit un grand soupir, se tint tranquille et s'endormit.
Surprise de tout cela et n'y pouvant rien comprendre, je craignais qu'il ne lui fût arrivé quelque chose d'extraordinaire; cependant, comme je la trouvai fraîche et gaie le lendemain, mon inquiétude cessa. Depuis ce jour, je m'aperçus qu'elle répétait tous les soirs ce même manège, auquel je ne concevais rien pour lors; mais je ne tardai pas à en être instruite.
Ma tante avait une femme de chambre âgée tout au plus d'une vingtaine d'années: Isabelle était souvent enfermée dans sa chambre avec elle. Justine brodait parfaitement en tout genre, et ma cousine allait recevoir ses leçons; elle ne voulait point, disait-elle, que je l'interrompisse, parce que je l'empêcherais de faire les progrès qu'elle désirait. Je donnai d'abord dans ce panneau qui, cependant n'en était pas tout à fait un puisque, en effet, elle apprenait à manier parfaitement l'aiguille. Enfin, piquée de n'être point admise en trio et remarquant entre elles une certaine intelligence, ma curiosité fut vivement excitée. Curiosité de fille est un démon qui la tourmente, il faut qu'elle lui cède, qu'elle y succombe.
Un jour que j'étais restée seule, ma tante étant sortie avec Isabelle et Justine, ayant profité de ce moment pour en faire autant, je le mis en usage pour aller dans sa chambre examiner si je ne trouverais pas quelque moyen, ou quelque ouverture de laquelle je pourrais découvrir ce qu'on pouvait y faire. J'aperçus, au coin du lit où couchait Justine, une porte dans la ruelle, que je parvins à ouvrir à force de la secouer, et qui conduisait dans une chambre sombre toute remplie de vieux meubles presque jusqu'au plancher. Il n'y avait de libre qu'un passage qui conduisait à une autre porte qui donnait sur un escalier dérobé, duquel on descendait dans une petite cour d'où l'on sortait dans une ruelle déserte et écartée.
Ma tante croyait ce quartier bien fermé; mais si elle en avait les clefs, Justine avait trouvé le moyen d'en avoir le passage libre. Dans cette espèce de garde-meubles il y avait à quelque hauteur, à l'égalité du pied du lit, une ouverture qui avait été ménagée dans la muraille pour y mettre une croisée qui aurait donné du jour dans cette chambre, étant vis-à-vis les fenêtres de celle de Justine. Mais l'usage qu'on faisait de cette pièce rendant cette précaution inutile, cette ouverture était couverte par la tapisserie qui entourait la chambre de Justine. Je m'aperçus de cette ouverture; je grimpai sur les meubles pour chercher s'il n'y aurait pas quelque trou; n'en trouvant pas d'assez grand, je pris mes ciseaux et je fis une ouverture suffisante pour découvrir partout dans la chambre, et particulièrement sur le lit, auquel je ne pensais guère alors. Charmée d'avoir trouvé ces moyens, et dans le dessein d'en profiter, je me retirai au plus vite en refermant la porte. J'avais remarqué que lorsque Isabelle allait dans la chambre de Justine, c'était presque aussitôt après le dîner.
Un jour, ma tante devait aller passer l'après-midi chez une de ses amies, où quelque affaire devait la retenir et où elle ne comptait nous mener ni l'une ni l'autre. Ma cousine me dit en particulier qu'elle devait apprendre ce jour-là quelques points nouveaux, et que je pouvais aller chez des voisines ou m'occuper de mon côté afin qu'elle ne fût point troublée. Il ne m'en fallut pas davantage. Dès qu'on fut hors de table, je fis semblant de sortir de la maison et d'aller dans le voisinage. Mais je remontai doucement dans la chambre de Justine, qui habillait ma tante, et je les prévins. Je fus me renfermer dans la chambre noire, cachée parmi les meubles, l'oeil attaché sur l'ouverture que j'avais agrandie. Je ne fus pas longtemps sans voir arriver ma cousine qui prit à la main un ouvrage de broderie; je crus alors que j'allais passer une après-midi bien ennuyeuse; je me repentis de ma curiosité, que je maudissais de tout mon coeur. Justine y vint peu de temps après avec ma tante, qui demanda où j'étais. Le coeur me palpitait. Elles lui répondirent qu'apparemment j'étais allée chez de petites amies de mon âge où je me rendais quelquefois; elle ne fit pas d'autres informations et, voyant sa fille occupée, elle s'en fut, et je les vis toutes deux examiner par la fenêtre si ma tante sortait. Aussitôt qu'elle fut dehors, ce que j'entendis à leurs discours, Justine ferma les verrous; elle vint ouvrir la porte de la chambre où j'étais et fut à celle de l'escalier dérobé. La frayeur d'être découverte me saisit; j'étais accroupie pour me cacher parmi les meubles; elle ne s'aperçut de rien et retourna dans sa chambre. Dès qu'elle y fut rentrée, Isabelle mit de côté son ouvrage et s'avança près d'un miroir pour raccommoder sa coiffure et rajuster son mouchoir de cou, que Justine lui arracha, et qui lui prenait les tétons, lui faisait compliment sur leur rondeur et sur leur fermeté; puis, découvrant les siens, elle en faisait la comparaison entre eux. Au milieu de leurs amusements, j'entendis, sur l'escalier de la petite cour, quelqu'un qui montait et qui, trouvant libre l'entrée de la première porte qu'apparemment Justine avait été ouvrir, vint gratter à celle de la chambre. Je ne pus le voir passer, étant enfoncée et cachée pour n'être pas vue moi-même. Justine le fit entrer et fut refermer les portes avec soin. Quand il fut dans la chambre, je le reconnus aussitôt: c'était un grand jeune homme, un peu parent de la maison, qui venait quelquefois voir ma tante. Isabelle avait la gorge découverte.