— Sans doute, chère cousine, qu'étant bien plus jeune que
Justine, tu es beaucoup plus étroite.
— C'est bien ce que me disait Courbelon, en m'assurant que le temps et l'usage m'élargiraient. Mais en attendant je n'en souffre pas moins.
Il fallut donc rester tranquilles et nous nous endormîmes.
Le lendemain, Justine fut attirer Isabelle dans sa chambre et lui dit qu'elle s'était aperçue que Courbelon y était venu la veille, qu'elle avait trouvé à la porte du petit escalier, qui n'était pas fermée comme elle le faisait ordinairement, un morceau du bouquet qu'il avait ce jour-là; qu'elle avait très bien distingué que son lit avait été foulé, et qu'enfin elle avait appris qu'au lieu d'être sortie avec sa mère, comme je lui avais dit, elle était restée et n'avait quitté la maison que deux heures après moi; qu'elle jugeait bien ce qui s'était passé, qu'elle l'engageait de le lui avouer; qu'elle ne devait pas avoir de crainte ni faire de mystère avec elle puisqu'elle n'avait rien à redouter de sa part, étant pour le moins aussi intéressée qu'elle à ce que personne n'en sût rien. Isabelle s'en défendit d'abord; mais les marques étaient si claires pour Justine qu'à la fin elle lui avoua que Courbelon était venu et lui avait fait les caresses dont il usait ordinairement. Justine lui soutint qu'assurément il lui avait mis; que tout lui démontrait qu'elle n'en devait pas douter. Ma cousine ne voulut point en convenir, mais cette fille lui dit qu'elle le connaîtrait bientôt. Comme elle était forte, elle la prit dans ses bras et la coucha sur le lit; Isabelle, ne pouvant lui résister et se persuadant qu'elle y connaîtrait quelque chose, craignant encore que, pour s'en assurer, elle ne renouvelât ses douleurs, lui fit l'aveu de tout ce qu'elle m'avait raconté.
Justine, qui redoutait infiniment les suites de cette aventure, ou vivement piquée contre Courbelon, apporta depuis tant de difficultés et d'obstacles à leurs entrevues que ma cousine et lui ne pouvaient plus se voir avec la facilité qu'elle leur avait procurée, et, peut-être alors jalouse de lui, elle ne lui permit plus de revenir; elle parvint, enfin, par toutes les voies et les moyens qu'elle put imaginer à rompre cette liaison, d'autant plus aisément qu'elle y employait la vigilance la plus grande. Courbelon, jugeant qu'il ne pourrait jamais surmonter les obstacles qu'opposait une surveillante aussi éclairée et au fait de cette allure, se brouilla avec elle; et comme, dans cette circonstance, il fut obligé quelque temps après de se rendre dans une autre province, il oublia bientôt Isabelle et Justine qui, elle-même, peu après son départ, se retira de chez ma tante et quitta la ville où nous étions. C'est ce qui m'a fait penser, depuis, qu'elle était allée dans le même lieu où s'était rendu Courbelon, pour qui elle aurait tout sacrifié.
Dans les premiers temps, Isabelle n'endura pas sans chagrin le déplaisir de ne le plus voir; elle me faisait part de tout ce que son humeur lui inspirait. Je la consolais du mieux qu'il m'était possible; j'y parvins à la longue, et les plaisirs que nous nous procurions ensemble lui firent supporter avec plus d'aisance, et même oublier à la fin, cette perte qui m'avait aussi fort déplu. Je désirais être quelque jour de leurs parties; je projetais d'y engager ma cousine, et je m'en flattais d'autant mieux qu'elle avait pris pour moi une forte inclination qui ne servit pas peu, depuis, à dissiper son chagrin. Ces contretemps détruisirent mes desseins, et la nécessité fit que je n'y pensai bientôt plus.
Nous passâmes encore quatre mois ensemble, pendant lesquels elle m'instruisit de tout ce qu'elle avait appris de Courbelon et de Justine, qui l'avaient rendue très habile.
Les réflexions que j'ai faites depuis sur cette aventure et sur les réponses d'Isabelle aux différentes questions que je lui faisais m'ont fait voir que Courbelon avait jeté ses desseins sur ma cousine ensuite du jour où elle l'avait trouvé sur Justine, et que, sous le prétexte de mieux engager Isabelle à garder le secret, il avait fait entendre à cette fille que le moyen le plus assuré était de l'admettre en tiers dans leurs plaisirs, autant que la petite oie pourrait s'étendre; qu'enfin il avait su l'en convaincre et la faire donner dans le panneau qu'il leur tendait; sans quoi la jalousie que nous soupçonnions à Justine s'y serait difficilement prêtée.
Le temps que je passai chez ma tante fut trop tôt écoulé; je fus rappelée par ma mère: il fallut nous séparer. Nous ne nous quittâmes pas sans regret, et nous ne pûmes en venir à cette séparation sans verser bien des larmes. Ma tante en fut touchée et me promit qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour me ravoir encore. Elle et ma cousine, qui pouvaient jouir d'une agréable liberté, me plaignaient, n'envisageant pour moi que des jours bien tristes et remplis d'ennui avec une mère dévote qui ne voyait personne. Je le croyais comme elles; mais nous avions toutes tort.
Arrivée chez ma mère, je mis à profit tout ce que j'avais appris du hasard et d'Isabelle: comme elle, je me procurais tous les jours les sensations les plus délicieuses du plaisir; souvent même j'en redoublais la dose. Mon imagination échauffée n'était emplie que des idées qui y avaient rapport. Je ne pensais qu'aux hommes, je fixais mes regards et mes désirs sur tous ceux que je voyais: les yeux, attachés sur l'endroit où je savais que reposait l'idole que j'aurais encensée, animaient mes désirs dont le feu se répandait jusqu'aux extrémités de mon corps. Ce fut dans cet instant que Vernol revint passer ses vacances chez ma mère; il avait un an et demi de plus que moi. Ah! que je le trouvai beau; j'en fus surprise; jusque-là ses charmes m'avaient échappé. Il est vrai que l'âge à peu près égal de l'enfance nous avait toujours donné beaucoup d'amitié l'un pour l'autre; mais dans ce moment ce fut tout autre chose: il réunit tous mes désirs, une ardeur dévorante s'empara de tous mes sens, je ne vis plus que lui, toutes mes idées s'y concentrèrent. Depuis longtemps je souhaitais d'examiner de près, et de toucher, ce que je n'avais fait qu'entrevoir à Courbelon. Je sentais que j'étais trop jeune pour me flatter de devenir l'objet des desseins d'un homme plus âgé, et, me persuadant que leur instrument grossissait à la mesure de leurs années, les douleurs d'Isabelle m'effrayaient.