— Il est cependant nécessaire que vous sachiez, vous et lui, que Laure n'est ma fille que pour le public; car en réalité elle ne l'est pas. Vous voyez cependant qu'elle ne m'en est pas moins chère; mais surtout, que personne ne soit instruit de ce secret que vous deux, je vous le recommande. Allez à présent trouver votre mère avec elle, dites-lui que demain nous irons encore passer le jour à la campagne, et que si elle veut vous y laisser venir avec votre frère nous vous y mènerons. Cependant, promettez-moi d'être tranquilles l'un et l'autre jusqu'à ce que vous veniez, car vous en aurez sûrement besoin.

Je n'avais rien perdu de ce discours; Rose vint, m'entraîna, courut chez sa mère et obtint facilement pour elle et pour Vernol ce qu'elle lui demandait. Je la quittai et fus passer le reste de la journée chez une parente. Pendant ce temps-là, mon père fut donner ses soins aux arrangements qu'il projetait.

La nuit, quand je fus dans ses bras, je présumai qu'il me rendrait compte de ce qu'il avait dit à Rose, et de ses desseins. Indécise avec moi-même, je ne voulus pas lui en parler la première, ni lui faire connaître que je l'avais entendu. Le coeur me battait; mais il ne m'en ouvrit pas la bouche.

Le lendemain après-midi, une voiture se rendit à notre porte, nous prit et nous conduisit dans une maison charmante à quelque distance de la ville; je ne la lui connaissais pas. Je jugeai qu'elle appartenait à quelqu'un de ses amis qui la lui prêtait. Vernol avait cherché à relever ses attraits naturels. Rose et moi, nous étions dans un déshabillé galant. Instruit par sa soeur, il avait une politesse plus aisée et quelque chose de plus assuré qui lui était avantageux.

Nous arrivâmes sur les quatre heures, il faisait un temps admirable et très doux. Nous rimes plusieurs tours dans les jardins, qui étaient vraiment dessinés par Vertumne, et non de ces assemblages fantasques où la bizarrerie semble avoir présidé. Ce n'était pas non plus de ces jardins compassés, où la régularité et la symétrie écrasent la nature: nous y jouissions de la beauté de l'horizon, qui semblait d'accord avec la fête. Après cette promenade, où nous avions préludé par les baisers, nous vînmes dans les appartements, que nous parcourûmes; nous trouvâmes, dans un salon où mon papa nous conduisit, une collation servie; il nous présenta plusieurs mets, nous versait à boire et ne nous ménageait pas. Soit délicatesse des vins et des liqueurs, ou soit qu'il eût employé quelque autre moyen qu'il connaissait assez, nos têtes perdirent bientôt leur équilibre et nous jetâmes des fleurs à la folie, qui nous en couronna. Dès qu'il nous vit en cet état, il fut écarter tout son monde de manière à ne le faire revenir que tard, en sorte que nous étions exactement seuls. Il nous conduisit dans un appartement où nous n'avions pas encore été, situé dans le quartier le plus reculé. Il nous fit entrer dans un petit salon illuminé, de toutes parts, de bougies mises dans des girandoles, posées à la hauteur où l'on pouvait facilement atteindre avec la main. Au-dessous d'elles régnaient tout alentour des glaces ordinairement couvertes de rideaux qui, dans ce moment, étaient relevés par des cordons et des glands qui les tenaient en festons, dont les pendants garnissaient les encoignures. Des bergères larges, fort basses et presque sans dossier, sur lesquelles étaient répandus des carreaux, garnissaient le tour jusqu'à la hauteur où les glaces étaient placées. Au-dessus d'elles étaient enchâssés différents tableaux. Dieux! quels objets, chère Eugénie! Clinchetet et l'Arétin n'ont rien produit de plus voluptueux. Des sculptures peu multipliées, les unes en blanc, les autres peintes à la gouache, présentaient de semblables sujets. Dans un des côtés était une niche ornée et éclairée de même, qui renfermait un meuble sur lequel la jouissance et la volupté avaient établi leur trône. Ces peintures, ces sculptures, les vins et les liqueurs que nous avions pris écartèrent et chassèrent loin de nous jusqu'à l'ombre de la contrainte: le délire voluptueux s'empara de nos sens; Bacchus et la Folie menaient le branle. Rose, inspirée par sa divinité chérie, nous donna le ton et commença l'hymne du plaisir. Elle sautait au cou de mon papa, elle embrassait Vernol, elle me baisait et m'engagea de l'imiter. Elle arracha mon mouchoir qu'elle jeta à son frère, elle fit voler le sien sur mon papa, elle leur faisait baiser ses tétons, elle les conduisait sur les miens, nos bouches étaient couvertes de leurs lèvres. Ces jeux, ces baisers qui se répétaient dans les glaces nous échauffèrent à l'excès. Nos joues étaient colorées, nos lèvres brûlantes et vermeilles, nos yeux animés et nos seins palpitants. Vernol, déjà dans un demi-désordre, le teint brillant, les yeux pleins de feu, me paraissait beau comme le jour. Je le regardai dans ce moment comme une jouissance divine dont tous les appas se réunirent en un seul trait, au centre de mes désirs; il ne savait lui-même où il en était: mon papa calculait la gradation. Rose me fit tomber sur une bergère, elle appela Vernol pour l'aider: elle me troussa, me donna de petits coups sur les fesses, et lui fit voir l'objet après lequel il soupirait. Je la pris à mon tour pour la renverser aussi; mais elle ne m'en donna pas le temps; elle s'y jeta d'elle-même et, levant les pieds en l'air, elle mit au jour tous les appas qu'elle avait reçus de la nature, son con, son cul, son ventre, ses cuisses, tout fut à découvert. Nous fûmes aussitôt tous les trois près d'elle lui faire les caresses qu'elle montrait désirer. A peine avions-nous posé nos mains sur ses fesses qu'après deux ou trois mouvements de reins nous l'aperçûmes tortiller l'oeil, et nous vîmes couler la fontaine du plaisir. Nous nous apercevions bien l'une et l'autre que Vernol et mon papa bandaient de tout leur pouvoir. Le sillon relevé que leurs vits faisaient le long de leurs cuisses en portait le plus sûr témoignage. Tout d'un coup, Rose se releva et fut se jeter sur mon père:

— Cher papa, je t'ai jeté le mouchoir; tu seras mon mari et moi ta femme; donne-moi ta main.

— Très volontiers, Rose; mais il faut que la dernière cérémonie en soit.

— Ah! de tout mon coeur. Mais Vernol a eu le mouchoir de
Laurette, il faut aussi les unir. Y consens-tu?

— Soit, comme tu le désires.

Elle accourut prendre nos mains qu'elle mit l'une dans l'autre; elle nous fit embrasser, nos bouches se rencontrèrent; elle porta sa main sur mes tétons et nous fit appeler mari et femme. Nous étions tous quatre vivement émus et très échauffés. Rose brûlait.