Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: mes maux ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir: et que pour s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de toutes parts pour étouffer ses murmures.

Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus l’esprit public a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.

J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.

Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.

Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.

Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables[33].

On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot lévitique vient de Lévi, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte, des vœux, etc.

J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.

Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.