Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.
On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la coutume, de s’en tenir là.
S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi décentes.
S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la conduisoient au dieu Priape [(I)] dont on connoît les propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit la déesse Virginiensis. Le dieu Subigus soumettoit la fille aux transports du mari. La déesse Préma la contenoit sous lui pour empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la déesse Pertunda, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a pas besoin.
Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un adultère et fait le péché comme Dieu le commande; parce que, dit Filliutius, de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs... O qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!
LE THALABA
Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur gymnastique [(I)]. C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.
Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.