Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards deviennent continens, mais rarement chastes.
Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes; la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1o sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens, 2o sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.
Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la chasteté même.
Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle montrée plus sévere contre l’onanisme?
On sait d’où vient ce mot onanisme: Onan dans l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le premier; d’où il fut appelé Pharès[54].