Sur ces humbles rocs où flotte le drapeau tricolore, habite tout un petit monde de pêcheurs endurcis par l'âpre haleine des bises glaciales du pôle. Ce petit coin de terre qui semble au premier abord ne pouvoir être habité, voit fourmiller autour de lui une richesse naturelle intarissable, je veux dire ces bancs de morues et de harengs plus précieux que l'argent et l'or, et qui ont donné à un petit pays, la Hollande, l'existence d'abord, l'opulence ensuite, la puissance enfin à un certain moment de son histoire.
Qu'on ne soit donc point surpris du ton lyrique de ce début. Les îles Saint-Pierre et Miquelon ont vu passer tous les navigateurs célèbres qui ont découvert ou exploré le Canada. C'est de leurs eaux que la France tire une partie importante de son alimentation. C'est vers leurs ports que l'Espagne envoie tous les ans des quantités énormes de sel pour conserver les dons précieux de la mer. C'est là que, dans la belle saison, des centaines de navires et de bateaux, et des milliers de pêcheurs français vont récolter pour leur patrie une moisson toujours abondante, et se former au rude métier de matelot.
Qu'importe, après cela, que la moitié de l'année, ces rivages soient ensevelis sous la neige ou enveloppés dans d'épais brouillards; qu'importe qu'ils soient battus par les puissantes vagues de ce terrible Océan du Nord qui viennent, en mugissant, les inonder de leurs eaux verdâtres chargées d'algues et de débris de toute espèce, et semblent vouloir, dans leurs terribles convulsions, les effacer de la carte du monde.
La vie est assurée là non seulement pour ceux qui y habitent, mais encore pour des milliers et des milliers de créatures vivant par delà l'Atlantique. La mer, cette rude nourricière, ouvre là ses flancs profonds à tous ceux qui ne craignent pas le balancement de ses ondes toujours mobiles.
Il n'y a point là de ces misères affreuses, ni de ces existences consumées par la faim, comme il s'en trouve dans les grands centres populeux, an milieu de toutes les ressources de la civilisation.
Les vigoureux pêcheurs, bistrés par le vent de la mer, n'y ont jamais la famine à craindre. Une manne incessamment renouvelée monte vers eux des profondeurs de l'abîme. On dirait que Dieu a voulu faire éclater sa puissance et montrer à l'homme la vanité des richesses de convention, en faisant pulluler la vie et les trésors naturels dans ces parages qui, au premier aspect, ne semblent pouvoir abriter que la misère et la mort....
Malgré les considérations contenues dans ce qui précède, le choix de mon sujet a pu vous surprendre. C'est à vous, que, naguère, le savant professeur Bell faisait part de ses explorations personnelles, sur un champ aussi grandiose que la baie d'Hudson et ses environs. N'était-ce pas abuser de votre complaisance de venir vous parler de trois petites îles qui, physiquement, n'offrent rien d'extraordinaire? Mais j'éprouve pour elles un sentiment d'affection tout particulier. Cela ne proviendrait-il pas précisément de leur petitesse? Le Canada avec ses champs sans limites m'inspire un sentiment d'admiration. Mais il est plus facile de concentrer son affection sur un objet d'étendue restreinte que l'esprit peut, pour ainsi dire, embrasser sans effort. Le célèbre Burke dans son ouvrage sur le sublime et sur le beau: "On the sublime and beautiful" fait remarquer que, généralement, l'admiration se porte sur des objets grands ou terribles, l'amour sur des objets relativement petits et agréables.
Comme je l'ai dit, les îles Saint-Pierre et Miquelon sont tout ce qui reste à la France d'un empire qui comprenait les possessions britanniques actuelles de l'Amérique du Nord et la vallée du Mississipi, c'est à-dire la moitié du continent Nord Américain. Les fleurs de lys durent successivement se retirer de Terre-Neuve en 1713, du Cap-Breton et de l'île du Prince-Edouard en 1745, du Canada et de la Nouvelle-Ecosse en 1763 ainsi que du territoire à l'Ouest du Mississipi, et le léopard britannique ne laissa à la vieille monarchie française que le droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve et les îles Saint-Pierre et Miquelon.
Elles sont situées à l'entrée de Fortune Bay, golfe qui s'enfonce profondément dans la côte sud de Newfoundland, à proximité du banc de Saint-Pierre fréquenté par les morues, et non loin du grand banc de Terre-Neuve. Une distance de 135 milles les sépare du cap Ray et du cap Race qui forment respectivement les extrémités Sud-Ouest et Sud-est de la terre des Bacalaos, comme on l'appelle en Espagnol.