Elles se trouvent à 6470 kilomètres de Brest, le point le plus rapproché de la mère patrie. Suivant le géographe français Onésyme Reclus, les îles Saint-Pierre et Miquelon ont une superficie de 21,000 hectares et une population sédentaire de 3000 habitants. Il y a de cela 2 ou 3 lustres. Mais actuellement, suivant mon intelligent subordonné aux dites îles, elle s'élève à 5000 âmes. Le petit archipel se compose, au Nord, de la grande-Miquelon, sise par 47° 4' de latitude Nord et 56° 20' de longitude Ouest, au Sud, de la petite Miquelon ou Langlade et au Sud-Est de cette dernière, de Saint-Pierre, beaucoup plus petite, mais trois fois plus peuplée que les précédentes.

Il est presque superflu de mentionner quelques îlots insignifiants, simples rochers de granit sans végétation et sans habitants. La grande Miquelon et la petite sont, depuis 1783, réunies par une langue de sable.

Saint-Pierre renferme le chef-lieu du même nom, résidence du gouverneur de tout l'archipel. Cette modeste capitale a pour horizon des collines basses portant un bois de résineux lilliputiens dont la cime arrive à peine à l'épaule d'un enfant. Dans la saison commerciale la population flottante de pêcheurs et de marins venus de France et d'autres pays y surpasse de beaucoup le nombre des résidents. Le mouvement des navires, la pêche, la salaison, donnent alors une prodigieuse animation à ces pauvres îles au sol indigent, au climat dur, mais très sain.

Les cultures de Saint-Pierre et Miquelon ont peu d'étendue; quelques pommes de terre, des choux, un peu de foin, voilà tout ce que le regard de l'agronome pourrait y découvrir. La végétation y est généralement chétive. Las hauteurs atteignent 500 pieds en certains endroits. Les parties basses abondent en étangs et en marais. En somme la pêche est l'occupation principale, sinon exclusive, des habitants. Vu la rareté du bois, on y brûle surtout du charbon qui vient principalement de la Nouvelle Ecosse et du Cap Breton. Le climat ressemble beaucoup à celui des ports du golfe Saint-Laurent. Les côtes sont souvent couvertes d'épais brouillards qui s'élèvent soudain et persistent durant plusieurs jours. St. Pierre, au Nord-Est de l'île du même nom, possède un excellent port qui peut contenir un grand nombre de navires, et leur assurer un très bon mouillage. On y voit jusqu'à 60 bâtiments pêcheurs à la fois. Les autres anses de l'archipel n'offrent ni les mêmes avantages ni la même sécurité. Lorsque certains vents soufflent, les navires qui y ont jeté l'ancre, sont souvent obligés de prendre la haute-mer, pour éviter d'être brisés contre le roc par les poussées formidables de la tempête.

Comme conclusion à ces quelques données sur les îles Saint-Pierre et Miquelon, je dirai que la nature semble les avoir spécialement destinées à être d'excellentes stations de pêche.


Les flots qui environnent les îles Saint-Pierre et Miquelon recèlent un grand nombre de poissons d'espèces différentes. Le hareng s'y montre quelquefois en colonnes profondes, mais comme les pêcheurs français qui exploitent ces parages s'attachent presque exclusivement à la morue, je ne m'occuperai en détail que de cette dernière.

Les naturalistes l'appellent gadus morrhua; ses principaux caractères sont trois nageoires dorsales, deux anales et un barbillon, bouquet de filaments attaché à la mâchoire inférieure. C'est un poisson malacoptérygien, c'est-à-dire à nageoires molles. On en distingue plusieurs espèces. La plus commune est la morue franche, qu'on appelle aussi cabillaud ou cabéliau quand elle est fraîche. Sa longueur varie de soixante-dix centimètres à un mètre. Une tête grosse et comprimée, une bouche énorme, des yeux très gros à fleur de tête et voilés par une membrane transparente, une cuirasse d'écailles grises sur le dos et blanches sous le ventre avec des taches dorées, des nageoires jaunes et grises, tels sont les principaux caractères extérieurs de cet habitant des mers. Joignez-y des dents simplement implantées dans les chairs et susceptibles de se mouvoir à la volonté de l'animal, un estomac très volumineux et très vorace et une prodigieuse fécondité, et vous pourrez vous faire une idée des hécatombes de petits poissons que la morue engloutit avant d'être elle-même la proie de ce terrible destructeur, de cet omnivore qu'on appelle l'homme.

La morue atteint quelquefois un poids de cent livres; mais petite ou grande, pesante ou légère, elle est toujours pour les humains une ressource précieuse, une nourriture des plus saines. J'ai parlé tout à l'heure de sa fécondité. Jugez plutôt: les femelles portent de 4 à 8 millions d'oeufs dans leurs flancs; quel rêve de romancier peut se comparer à cette réalité vivante. Un de ces savants qui ne respectent rien et qui forcent la nature à leur dévoiler ses arcanes les plus mystérieux, évalue à 150,000,000 le nombre des animacules contenus dans la laite d'une seule morue mâle. Cette espèce est répandue dans toutes les mers septentrionales de l'Europe et de l'Amérique, à l'entrée de la Manche, en Irlande. Sur les côtes de l'Irlande, de la Suède, de la Norwége, de l'Ecosse, elle donne lieu à une exploitation importante, mais c'est sur les bancs de Terre-Neuve ou aux environs que cette pêche se fait tout-à-fait en grand.

La saison favorable s'étend de février à novembre. Au grand banc de Terre-Neuve, elle commence en mai. Après avoir pris les morues, on les sale ou on les fait sécher. Dans le premier cas on les éventre, et on leur ôte le foie ou les oeufs après avoir coupé la tête et la langue que l'on met à part. Elles portent alors le nom de morues vertes. Il est essentiel d'avoir à bord un homme qui ouvre le poisson et coupe la tête avec habileté. On appelle morues blanches celles qui ont été salées, mais séchées promptement, et sur lesquelles le sel a laissé une sorte de croûte blanchâtre. Pour achever le séchage on les expose au soleil et ensuite à la fumée; ces dernières prennent le nom de morues séchées ou parées; on les confond aussi fort souvent sous le nom de merluche avec le merlan préparé de la même manière sur les côtes de Provence. La pêche de la morue se fait soit sur les rivages rocheux, soit sur des bancs de sable où les plus grosses sont prises à des profondeurs variant de 25 à 50 toises.