Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit.
Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie du tour de roue de la Fortune ramenant le mode rejeté tout comme la mode condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger: l’élision et la rime.
La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du Palais hanté, dans la maison Usher de Poë[38].
[38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus haut des deux poètes Mistral et Verlaine.
Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait, l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de l’Alouette: «Il faut—profère gentiment ce poète du XVIe siècle—que je dise cela de moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,—et suis content de dire superstitieusement. Mais ainsi est-ce que jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit?
J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée, que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu lieu éternel?»
Et quand Verlaine, dans sa Fête galante, écrit «au pâle clair de lune triste et beau», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?
Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la rime.
Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M. Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps? Je veux dire l’Odeur sacrée, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes.