Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie, emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier, intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie, mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de La Tulipe, dénué de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout autre allure à sa propre destinée.

Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie, au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé, l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de René. Et la lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son adversaire justement tombé: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?»

Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près de celle qui avait été Juliette Récamier—M. de Chateaubriand et M. Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège propos: «Sortons de cet ossuaire!»—Dès ce soir-là Delphine n’était déjà plus Corinne.

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Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous faut remonter pour trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié le printemps dernier: Le quatuor des masques. Il s’agissait de quatre amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset, mais une Gourouli au roucoulement plus suave. Atavis edita regibus, fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les princes des Mille et une Nuits, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une odeur d’athergul flotte sur ces chants nourris de confitures de roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif, du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore.

On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre fragment de la Prière pour Tous auquel on puisse le comparer».

Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru offrir d’excessif.

La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé:

Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,

Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!