Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence des deux poètes.
La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes; l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent, desquels deux grandes âmes se sont envolées.
«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio.
Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia, Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes circonstances biographiques et bibliographiques.
J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,» nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître, exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un légitime sujet d’étonnement.
Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’Odi profanum. Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas finir?—La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y aller voir.
«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la Vérandah, le Sommeil de Leïlah et tant d’autres délicieuses pièces, que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime.
Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes:
Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,