Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, dans le genre, le Musée Saint-Saëns, à côté de ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre ?

Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont je parlais plus haut. J’ai dit que la Marquise de Blocqueville avait offert au grand musicien nombre de tambours de basque. Mais elle en avait gardé pour elle. C’est de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner une cantate en son honneur.

Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il y a longtemps que j’aspire à l’entonner ; d’autre part, l’étendue, sinon la grandeur du sujet me fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques notes que j’ai consacrées à la Province, dans les Altesses Sérénissimes, je me sentais effrayé par la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas moins redoutable. C’est le cas. On connaît le brillant passage que l’auteur des Diaboliques a consacré à la Marquise dans un chapitre de ses Bas-Bleus. Il est loin, toutefois, d’avoir épuisé la matière ; et comme elle nous apparaît sous un autre aspect, et que nous comptons l’aborder à un autre point de vue, nous allons contenter notre envie.

Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde fille du Maréchal Davoust. Elle professait un culte pour son père. La chose n’a rien que de noble et de naturel. Néanmoins, la Dame était si avantageuse que je me permets de démêler un peu de snobisme filial, dans ce grand amour. Chaque fois qu’elle en trouve le joint, elle se nomme elle-même la Fille du Lion, et cette désignation léonine n’est évidemment pas sans chatouiller agréablement la crinière d’une lionne de cette importance.

Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de bonne heure, à un homme sans naissance (et, probablement sans mérite, d’aucun genre, car, nulle part, il n’en est jamais soufflé mot, au cours d’un océan de bavardages)[1], Louise d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher, notamment à travers l’Italie. De là au bas-bleuisme, il n’y avait pas loin ; l’espace fut vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand on l’induit à en rougir, elle représenta un type transcendant de cette espèce en train de se perdre.

[1] J’ai dû en rabattre sur cette appréciation ; l’homme était au moins bel homme, si j’en juge par un portrait de lui que le hasard me met sous les yeux, chez un antiquaire de province.

En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas toutes mises à pondre sur papier, comme elles ont fait depuis ; or, c’est de cette universalité que meurt le bas-bleuisme qui, précisément, figurait l’exception, parfois du don, et souvent de la culture, lesquels faisaient se détacher nettement un type de Philaminthe, sur le monotone fond ourdi par le peuple des épouses selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes ne savent plus mettre les rabats dans le Plutarque, mais elles ne savent pas davantage le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer d’encre leur foyer, le monde et la ville ; et si leur production ne va pas plus loin, c’est que la tubulure fait défaut, qui ne demande qu’à serpenter par l’univers.

Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces mesquines rivalités ; elle fut la Dinah Piedefer de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je ? Elle fit mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé la maternité naturelle, lui permit de procréer de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha consciencieusement, et qui lui parurent « mignons, beaux, jolis et bien faits sur tous leurs compagnons », illusion où l’entretint la complicité d’une cour amicale, une courette.

Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou moins de valeur de ces œuvres transcendantes, pleurnicheuses et philosophâtres, qui me paraissent tenir de ce qui fut, un instant, le goût du jour, au temps de la jeunesse de l’auteur, le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.

Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. D’Aurevilly le dit excellemment : « Madame de Blocqueville a fourré du jasmin dans les Soirées de Saint-Pétersbourg. » Mais elle avait aussi lu Lélia ; elle déguise en Stenio et en Trenmor, des messieurs de sa coterie ; et pour son compte, elle se drape en Lélia, mais de toute l’infinie variété de ces peignoirs, que l’Auteur des Diaboliques nous énumère. Cette Lélia guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, et tout du long des quatre tomes de la Villa des Jasmins, le grand œuvre, elle change de toilettes, et rase. Car c’est là le vrai nom de ce que fait Madame de Blocqueville. Si d’Aurevilly n’emploie pas ce terme c’est, je crois, qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque de son article. Mais quand il accuse la Dame, de blaguer, tout le temps, je ne doute pas que ce ne soit raser qu’il ait voulu dire.