Si le cours de notre petit Essai nous y induit, nous parlerons de la Villa des Jasmins ; mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous voulons étudier c’est le type falot de la grosse Madame qui, toute une longue existence, peut bien se prendre au sérieux, dans de telles proportions, sur de si minces données ; qui bâtit son immortalité, et celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises que nous allons examiner, et meurt sans s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la fois puéril et grandiose, comique et douloureux, qui a fait jaboter sa vie.
Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, aux objets qu’il contient, à son catalogue qui les décrit, et tout spécialement à certaine collection d’agendas, que nous demanderons de nous enseigner, de nous renseigner, de nous réjouir.
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La Marquise est morte en 1890, si je ne me trompe ; mais, depuis bien une dizaine d’années, au moins, plus que préoccupée d’assurer le destin de ce qu’elle croyait être ses trésors, elle avait résolu de les léguer à la Ville d’Auxerre (lieu de naissance de son père) ; à cet effet, elle s’était assuré le consentement des autorités, avait fait disposer une salle du Musée, et commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.
Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son vivant ; je ne le crois pas. En tout cas, elle-même n’y est jamais venue. Elle se contenta d’en dresser le catalogue, mais ce, avec une assiduité, une anxiété, dont témoignent les carnets vibrants.
Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir dans l’ordre, il semble assez incohérent, de la bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté le titre de conservateur de ce singulier Musée ; mais, je suppose, par condescendance, et ne dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le Conservateur actuel est âgé et semble plus jaloux de ses droits, plus inquiet des indiscrétions, que désireux d’aider les recherches.
Et cependant le devoir de sa charge n’est pas douteux : accomplir la volonté de la défunte. Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse, elle se formule au cours des petits cahiers, qui se représentent l’intérêt de leur découverte pour « les chercheurs de l’avenir ».
Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture à ceux qu’elle peut intéresser. L’accès hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint, rend déjà la chose assez difficile. Un jour viendra, sans doute, où cette charge sera confiée à un homme jeune et mieux en accord avec sa mission, qui sera de débrouiller ce fatras, afin de faciliter la besogne aux « chercheurs » évoqués et invoqués par la donataire.
Chacun des agendas contient une année. Le catalogue fut imprimé en 1882. Le griffonnage ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc sept années à y ajouter. Si je démêle bien, dans le dit catalogue les indications ayant trait à ces cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres gribouillages, l’interminable série commence en 1847 (pour ne finir, je l’ai dit, que l’an 1889). Ce qui devrait porter à quarante-deux le nombre des cahiers. Cependant, à en croire le même index, deux années manqueraient, 78 et 79. Cela me semble peu probable. Elles se retrouveront. Les chercheurs peuvent donc compter sur quarante-deux années de radotage, comme les fonds de bibliothèque en offrent peu d’exemples.
Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui mettent imprudemment entre les mains de leurs fillettes, des volumes tels que le Journal de Marguerite de Mademoiselle Monniot, pour lequel je voyais, quand j’étais enfant, se passionner mes petites aînées. C’est un grand danger de laisser croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer de l’écriture au seuil et au bas de chacun des jours de l’année. La terrible fournée des Eugénie de Guérin de raccroc, que nous subissons, pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On commence par barbouiller le quantième, la correction des épreuves n’est pas loin. Adieu la broderie qui était si belle ! Le premier vers se fait sans qu’on y pense !