« Un grand comique nous est né ! » me disait, un jour, une femme d’esprit, parlant d’une dame qui venait de publier un roman, lequel lui devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre des grands lyriques.
On prend la place qu’on peut.
C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. Nombre de fois, au cours de ses incontinents agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle appelle : ce terrible catalogue qui tourmente ma vie. Il la fait s’écrier avec angoisse, à l’occasion d’une maladie qui la met en danger, avant la conclusion de ce document : pas encore, mon Dieu, seulement le catalogue ! — Enfin, l’œuvre est finie ; elle l’envoie à l’impression (jour mémorable !) le 27 février 1882, après en avoir pris quatre copies.
Et, quand il est sorti des presses, un correspondant le proclame : « unique en son genre ».
C’est que la Marquise fut, on peut le dire, victime des correspondants et des visiteurs familiers, sinon intimes. La lecture des agendas le prouve plus que surabondamment.
Des deux parts, le malentendu était inévitable. Elle était sédentaire. Comme un homme d’esprit que nous avons cité, elle aurait pu dire : « J’ai le besoin du repos et le goût du mouvement. » Ou, plutôt, ce n’est pas tout à fait cela. Ce qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai, c’est : « J’ai le besoin du bruit et le goût du repos. » Il fallut donner satisfaction à cette double tendance. Pour cela, elle fit toilette, et attendit. On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne pas être seule et, surtout, ceci est plus spécieux, pour pouvoir se plaindre d’être débordée.
Quant à ses invités, c’était tentant, pour des gens qui ont l’amour des visites, cette belle dame toujours costumée, sans cesse assise, presque trônante, qu’on savait trouver chez elle, indéfiniment, loquace et diserte. On était venu, on revint. On y prit goût, elle aussi ; et, d’un côté, comme de l’autre, on tint cela pour de l’amitié. Peut-être y en eut-il ; mais, je le crains, pas beaucoup ; en tout cas, pas de bien forte. Rien que de cette égoïste habitude, pour des désœuvrés, de monter un étage et de se répandre. Et comme il fallait bien payer d’un écot, l’hospitalité souriante et ouverte, on gratta la Dame où elle se démangeait, à savoir en son amour-propre. A ce jeu elle devint insatiable. Tout lui était bon qui la flattait. Notez que je ne dis pas : qui la flagornait. Non, ce ne fut pas le cas. Les personnes qu’elle voyait constamment, et dont quelques-unes étaient aimables, n’étant pas toutes supérieures, s’illusionnèrent sur la valeur de leur hôtesse et Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur encens et de leurs offrandes.
En ce qui concerne ces dernières, elle ne se montrait pas difficile, préférant la quantité à la qualité. Au reste, celle-ci se déguisait peut-être à ses yeux ; au moins s’amplifiait de cet augment que conférait, pour elle, au moindre grain de mil, l’idée qu’il lui était destiné. En somme, elle représenta parfaitement la tenui popano corruptus Osiris de l’antiquité, la divinité qu’on se gagne par une friandise. Et cette friandise, c’était moins la babiole, que la sauce qui l’accompagnait de compliments et de fariboles.
On sait que le mangeur de haschisch est mis, par sa drogue, dans un tel état d’illusion, que le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue de la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement prendre, avec bonheur, des vessies pour des lanternes.
Il est entendu que les amis n’aiment pas à donner. Mais quand on vit qu’elle se contentait de si peu, on marcha ; pas dans les grands prix. Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.