Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation de familiers, quelques renards, pour vouloir goûter au fromage de cette bavarde corvine. Mais le fromage n’était pas gros. On sait au juste ce qu’il représentait. Le chiffre en est porté, dans la marge d’un des agendas : « revenu annuel 45.986 francs 94 centimes. » Il n’y a pas grand’chose à faire, pour les renards, quand le « phénix des hôtes de ces bois » connaît, à ce point, le compte des centimes et le prix du beurre.

La maligne écrit elle-même, plaisamment, un jour d’étrennes : « Charles Buet voudrait célébrer mon être en lettres de diamant, tracées sur une table d’émeraude. Cela réclamait plus que les cinquante francs envoyés le matin. »

*
* *

Ces offrandes, nous les retrouverons toutes ; elles sont là, pavant l’enfer de la Salle d’Eckmühl, de leurs bonnes intentions problématiques. Nous les rencontrerons au cours de la visite que nous allons y faire et qu’il sied de ne plus différer. Autant que possible, je m’abstiendrai de tout commentaire, afin de laisser parler d’eux-mêmes les objets et leur description, me bornant à ce qui me semblera nécessaire pour souligner ou renforcer le spectacle et la gloire.

Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce pèlerinage passionné, me semble-t-il désirable d’attirer l’attention du lecteur sur le tour particulier de la phrase de Madame de Blocqueville (dirai-je : le ronron de cette grosse chatte ?) qui, dans la description de son catalogue, non moins que dans les notations de son agenda, rapproche, avec une imperturbable sérénité et un sourire déconcertant, les éléments les plus disparates et les sentiments les plus divers. De bonne heure on a dû dire à la malheureuse qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à trousser le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au moins pour la tapisserie.

EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL

Encrier de Jacob… un monstre à gueule béante reçoit l’encre, ses oreilles servent de porte-plume.

Guéridon de forme ronde (pléonasme). C’est devant cette table que, tous les 14 octobre, le Général de Trobriand nous racontait la bataille d’Auerstaëdt.

Tabouret d’acajou, appelé X, de forme à peu près grecque. Étant sans dossier, c’était le meuble où l’on devait, jeune fille, se tenir assise.

Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. Elle fut alors dorée et peinte par le Capitaine Ernest de Cissey.

Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, tombait en lambeaux ; je l’ai remplacé par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de peluche rouge.

Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, d’oiseaux d’eau, de plantes, à la façon chinoise… laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus élégant dessin persan. Au-dessous de la corniche, j’ai voulu de grandes branches folles de jasmin, ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches intérieures sont occupées par d’admirables vases… rapportés de l’Inde, par mon frère qui les tenait du gouverneur anglais[2].

[2] Ailleurs : « Ils n’ont pas leurs pareils en France. » En réalité, ce sont d’assez jolis vases. Voilà tout. Encore la blague. Au reste, l’un d’eux est endommagé.

J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. Deux œufs d’autruche ornés de perles, à la façon africaine, donnés à ma mère, et reçus d’elle, pendent au-dessus des vases. — Dans les deux niches extérieures, terminant à pan coupé la bibliothèque, un nègre et une négresse, rapportés de Venise, d’un travail très fin, soutiennent un flambeau. Une petite lanterne chinoise, ornée de plaques d’émail, et de glands à beaux verres peints, pend au-dessus de chaque statuette.

Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont aussi originales que charmantes.

Essayez seulement, si vous vivez encore, si le noir veut bien nous prêter son flambeau ou, l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous représenter ce que peut donner ce chinois compliqué d’antique, de persan, d’indien, d’anglais, d’africain, de nègre et de vénitien, sans oublier le jasmin, et vous deviendrez aussi fou que les branches de ce cher amoureux de la lumière.

Deux meubles en marqueterie… copiés sur des meubles du Roi Louis XIV.